Grâce à leurs puissantes activités de trading, TotalEnergies, Shell et BP ont transformé la crise iranienne en machine à cash. Une envolée des bénéfices qui ravive partout en Europe le débat explosif sur les “superprofits” réalisés en temps de guerre et de crise énergétique. Le détroit d’Ormuz est devenu, une nouvelle fois, le centre nerveux de l’économie mondiale. Quelques dizaines de kilomètres de large à peine, coincés entre l’Iran et Oman, mais un point de passage vital par lequel transite près de 20 % du pétrole consommé sur la planète. Lorsque les tensions militaires entre Téhéran, Israël et les États-Unis ont provoqué un blocage partiel du trafic maritime au début de l’année 2026, les marchés pétroliers ont immédiatement basculé dans une forme de panique mondiale.
Le grand retour des “superprofits” pétroliers
Les prix se sont envolés. Le Brent, référence mondiale du pétrole brut, est passé de moins de 60 dollars le baril en janvier à près de 144 dollars au mois d’avril. Un niveau historique qui rappelle les plus grandes crises énergétiques contemporaines. Mais pendant que les consommateurs européens redoutaient une nouvelle flambée des carburants, les grandes majors pétrolières européennes ont, elles, réalisé des profits spectaculaires. Selon des estimations compilées par le Financial Times auprès d’analystes spécialisés, les activités de trading de BP, Shell et TotalEnergies auraient généré entre 3,3 et 4,75 milliards de dollars de revenus supplémentaires au premier trimestre 2026 par rapport au trimestre précédent.
Le phénomène est spectaculaire. Chez BP, les profits additionnels issus du négoce pétrolier atteindraient près de 1,75 milliard de dollars. Shell aurait engrangé environ 1,6 milliard, tandis que TotalEnergies aurait dégagé près de 800 millions de dollars supplémentaires grâce aux turbulences du marché.
Pour les observateurs financiers, cette crise a surtout révélé l’immense puissance des départements trading des majors européennes. Car aujourd’hui, ces entreprises ne sont plus seulement des producteurs de pétrole. Elles sont devenues des géants mondiaux du commerce énergétique capables d’acheter, stocker, revendre et arbitrer des cargaisons sur tous les continents en temps réel.
Acheter à 60 dollars, revendre à 140 : la mécanique implacable du trading pétrolier
Le mécanisme est aussi brutal qu’efficace. Avant la flambée des prix, les compagnies disposaient encore de stocks de brut achetés à des niveaux relativement bas, autour de 60 dollars le baril. Lorsque le marché s’est affolé avec la fermeture du détroit d’Ormuz et la désorganisation des flux mondiaux, ces mêmes barils ont pu être revendus à des prix dépassant parfois les 140 dollars.
Les traders ont alors multiplié les arbitrages entre zones géographiques, profitant des pénuries asiatiques et des tensions logistiques pour maximiser les marges. Le chaos géopolitique devient alors une opportunité financière. Cette capacité d’adaptation explique pourquoi les groupes européens ont largement surperformé leurs concurrents américains comme ExxonMobil ou Chevron, davantage dépendants de leurs activités de production traditionnelles.
Depuis le début de la crise iranienne, le titre TotalEnergies a bondi d’environ 21 % en Bourse, BP de 12 % et Shell de 9 %. À l’inverse, ExxonMobil a reculé et Chevron n’a progressé que marginalement.
Une crise géopolitique devenue jackpot financier
L’ampleur des bénéfices choque jusque dans les milieux économiques. Car cette envolée intervient alors que plusieurs régions du monde subissent de plein fouet les conséquences énergétiques de la guerre. En Europe, les prix du carburant repartent à la hausse. Les coûts du transport maritime explosent. Les compagnies aériennes redoutent une nouvelle crise du kérosène. Et les États s’inquiètent d’un retour durable de l’inflation énergétique.
Pourtant, au même moment, les majors pétrolières affichent des résultats records. Le débat sur les “superprofits” refait donc immédiatement surface. Déjà en 2022, après l’invasion russe de l’Ukraine, plusieurs gouvernements européens avaient instauré des taxes exceptionnelles sur les bénéfices des groupes énergétiques afin de redistribuer une partie de ces gains jugés “exceptionnels”.
La question revient désormais avec force : faut-il taxer les profits réalisés grâce aux crises géopolitiques ?
TotalEnergies au cœur des critiques en France
En France, TotalEnergies cristallise une large partie des critiques. Déjà visé en 2022 et 2023 par les partis de gauche et plusieurs associations de consommateurs, le groupe dirigé par Patrick Pouyanné défend toutefois la légalité de ses activités.
Le groupe rappelle régulièrement que le trading comporte également des risques majeurs et peut entraîner des pertes importantes lorsque les marchés se retournent brutalement. “Nos activités de trading ne sont pas sans risque”, a récemment rappelé Total Energies dans plusieurs communications financières.
Mais cet argument peine à convaincre une partie de l’opinion publique, notamment dans un contexte où de nombreux ménages européens continuent de subir les conséquences du choc inflationniste énergétique déclenché depuis 2022.
Derrière les profits, un bouleversement mondial de l’énergie
Au-delà des profits immédiats, la crise iranienne révèle surtout la fragilité extrême du système énergétique mondial.
Le détroit d’Ormuz demeure l’un des points les plus stratégiques de la planète. Chaque jour, près de 17 millions de barils de pétrole y transitent. Toute perturbation majeure provoque instantanément des répercussions mondiales. L’Asie, particulièrement dépendante du pétrole du Golfe, a été l’une des premières régions touchées par les tensions de 2026. La Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud ont dû sécuriser en urgence d’autres approvisionnements, faisant exploser les coûts logistiques.
Les traders énergétiques ont alors joué un rôle central dans la redistribution mondiale des flux pétroliers.
Une économie mondiale devenue dépendante des traders
Ce nouvel épisode confirme aussi une mutation profonde du capitalisme énergétique mondial. Les majors pétrolières ne gagnent plus uniquement de l’argent en extrayant du pétrole. Elles prospèrent désormais grâce à leur maîtrise des flux mondiaux, des marchés financiers et de l’anticipation géopolitique.
Le pétrole est devenu un produit autant financier qu’industriel. Dans ce système, les crises géopolitiques produisent paradoxalement de gigantesques opportunités de rentabilité.
Et tant que les tensions internationales continueront de secouer le Moyen-Orient, la question des profits réalisés pendant les guerres restera politiquement explosive.













