Par Mathilde Vignal – Photos Dominique Maurel
Jour 5 : l’amour, les pères et James Gray
Cinquième journée sur la Croisette, et le festival commence à livrer ses grandes émotions. Ce samedi avait plusieurs visages, celui du cinéma populaire, celui du drame intime, et celui d’une surprise que personne n’avait vue venir.
John Travolta, la Palme et les montres
La matinée commence avec une nouvelle qui court sur toute la Croisette : John Travolta reçoit une Palme d’or d’honneur surprise pour l’ensemble de sa carrière, juste avant la projection de son tout premier film en tant que réalisateur. L’acteur de 72 ans, visiblement bouleversé, a résumé l’instant avec une spontanéité désarmante : « C’est bien plus qu’un Oscar. Je n’arrive pas à y croire. » Un moment inattendu, sincère, qui a rappelé pourquoi Cannes sait encore créer de la magie.


Et pendant ce temps, dehors, une autre fièvre s’emparait des rues. La collaboration horlogère entre Swatch et Audemars Piguet a transformé ce samedi matin en véritable ruée, des centaines de personnes en file dès l’aube, tensions, débordements, sécurité dépassée. Et dans l’après-midi, les mêmes montres vendues 400€ s’affichaient à plus de 2 750€ sur les sites de revente. Certains faisaient la queue pour la Palme. D’autres pour une montre. Cannes dans tous ses états.
Karma : le plus beau cadeau
C’est le film de ce jour 5, et peut-être de ces premiers jours. Jeanne tente de reconstruire sa vie dans un village du nord de l’Espagne, aux côtés de Daniel qui ignore tout de son passé trouble. Lorsque son filleul de six ans disparaît, la police se retourne immédiatement contre elle. En fuite, elle n’a d’autre choix que de retourner dans la communauté sectaire de son enfance, dirigée d’une main de fer par le gourou qu’elle avait fui des années auparavant.
Guillaume Canet signe ici son grand retour au thriller, vingt ans après Ne le dis à personne. La mise en images de Benoît Debie est superbe, lumineuse et solaire au début, de plus en plus étouffante à mesure que le piège se referme. C’est tendu, bien construit, haletant. Et au centre de tout, Marion Cotillard, habitée, traversée, magnétique. Elle porte le film avec une intensité qui laisse sans voix. J’ai adoré. Merveilleux.


La conférence de presse : Canet et Cotillard
Assister à la conférence de presse de Karma le lendemain de la projection, c’était vivre une suite logique au film et à sa création. Guillaume Canet et Marion Cotillard, Denis Ménochet et Leonardo Sbaraglia étaient présents. On sentait toute l’admiration, la bienveillance et la complicité entre tous.
La veille, sous les applaudissements, dans la salle de projection, Guillaume Canet s’était directement adressé à Marion Cotillard depuis la scène : « Ce film, je l’ai fait pour toi. » Et en conférence, il nous a tout expliqué. Nous disant que travailler en famille, est la chose la plus merveilleuse qui soit. Qu’il y a une complicité et une connaissance de chacun qui aide énormément. Marion Cotillard, de son côté nous exprimé qu’il « met de lui dans les personnages, dans l’histoire, dans tout même dans les décors, la musique. »
Et puis Guillaume Canet reprend, expliquant qu’il avait cette frustration de réalisateur de ne jamais avoir vraiment écrit un personnage à la hauteur du talent de Marion Cotillard. Qu’il voulait être sur un plateau avec elle longtemps, pour vraiment tirer le meilleur de son talent absolument incroyable. Marion Cotillard, elle, a raconté qu’il lui avait soumis plusieurs idées avant d’avoir un scénario complet et que quand elle a lu la première version, sa réaction émotionnelle forte lui a dit que c’était la bonne direction. Nous disant que dans chaque genre, il arrive à créer énormément d’émotions et à filmer des personnages dans leur humanité la plus profonde.
C’était vraiment très intéressent de pouvoir assister à la conférence après avoir vu le film et avoir vraiment été bouleversé par cette histoire !
El ser querido : Bardem, magistral
En compétition, L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen. Un réalisateur célèbre rentre en Espagne pour tourner un nouveau film, et confie le rôle principal à sa fille, qu’il n’a pas revue depuis treize ans. Sur le plateau, la collaboration force les retrouvailles, mais ravive aussi des blessures longtemps enfouies. Sorogoyen signe un portrait sans complaisance d’un homme de cinéma trop exigeant, qui a sacrifié le père sur l’autel du créateur.
Javier Bardem est absolument magistral, d’une présence qui écrase et fascine à la fois. En face de lui, Victoria Luengo lui tient tête avec une finesse et une densité remarquables. Le film avance par touches subtiles, par silences et regards, sans jamais forcer l’émotion. Ça va bien, très bien même.
Paper Tiger : James Gray et sa malédiction cannoise
Enfin, le retour tant attendu de James Gray avec Paper Tiger, en compétition. Queens, 1986. Irwin, ingénieur tranquille, père de famille, voit son équilibre bousculé quand son frère Gary, ex-flic aux affaires douteuses, l’entraîne dans une spirale dont personne ne sortira indemne. Du James Gray pur jus : le Queens natal, les fratries maudites, le rêve américain qui se retourne contre ceux qui y croient trop fort.
C’est beau, maîtrisé, classique au bon sens du terme. Adam Driver est impressionnant, Miles Teller retrouve une intensité qu’on n’avait pas vue depuis Whiplash, et Scarlett Johansson compose en retenue le vrai centre moral du film. Sympa, solide, sans être la claque qui aurait enfin offert à Gray la Palme qui lui échappe depuis trente ans.
Ce samedi avait la saveur des grandes journées, celles où l’on sort des salles avec des images plein la tête et l’envie de tout raconter.












