Par Mathilde Vignal – Photos Dominique Maurel
Jour 2 : De la lenteur, de la grâce et un choc
Deuxième jour sur la Croisette, et déjà la certitude que ce Festival ne va pas se laisser apprivoiser facilement. Trois films au programme, trois expériences radicalement différentes. Des émotions dans tous les sens et au moins un moment qui restera gravé.
Hollywood aux abonnés absents et Peter Jackson annonce Tintin
Ce deuxième jour s’ouvre avec une question qui bourdonne dans les couloirs du Palais : mais où sont passés les Américains ? Pour cette 79e édition, aucun blockbuster hollywoodien n’est au programme, Universal, Disney, Warner, Sony et Paramount ont tous boudé la Croisette. Qu’elle semble loin l’époque où Tom Cruise débarquait en hélicoptère sur le tapis rouge, avec la Patrouille de France qui passait au-dessus de sa tête pour Top Gun : Maverick. Cette année, le glamour américain se limite à une projection nostalgique de Fast and Furious pour ses 25 ans, et franchement, on s’en accommode très bien.
Car la vraie bombe du jour, c’est Peter Jackson qui la lâche lors de sa masterclass. Entre intelligence artificielle, Terre du Milieu et souvenirs de carrière, c’est l’annonce d’un nouveau projet qui a retenu toute l’attention : le réalisateur néo-zélandais planche sur un film Tintin, reprenant le flambeau de Spielberg et poursuivant le voyage entamé en 2011 avec Le Secret de la Licorne. Avec son sens de l’autodérision, il a confié avoir travaillé sur le script le matin même, dans sa chambre d’hôtel, avant de monter sur scène. « Spielberg a fait son film, et moi j’ai quinze ans de retard », a-t-il plaisanté. Cannes adore les grandes annonces, celle-là en était une.


La Croisette fait son cinéma
En ce deuxième jour, Cannes commence à trouver son rythme. Les photographes se sont déchaînés sur le tapis rouge pour La Vie d’une femme : Charles et Alexandra Leclerc, tout juste mariés, ont fait leur toute première montée des marches ensemble, lui en smoking à fine broche, alliance neuve au doigt, elle en tulle brodé de sequins signé Paolo Sebastian. Demi Moore et Leïla Bekhti, membres du jury, ont elles aussi posé avec une élégance souveraine. Et plus tard dans la nuit, L’Abandon recevait sa montée des marches sous une ovation méritée. Une journée qui avait du cœur.
Nagi Notes : le cinéma qui demande patience
Premier film de la journée, Nagi Notes du Japonais Kōji Fukada, en compétition officielle. Sur le papier, le sujet est beau : deux anciennes belles-sœurs, une sculptrice et une architecte, se retrouvent quelques jours dans un village reculé du Japon, chacune portant ses blessures intérieures. La création artistique y occupe une place centrale, filmer le travail de la sculpture, les matières, les corps et les gestes, comme si créer était une manière de survivre. Et il y a de beaux fragments là-dedans, c’est indéniable.
Mais honnêtement ? Je me suis perdue en chemin. Fukada installe ses personnages avec une patience presque obstinée, et cette lenteur assumée, si elle peut être une force, m’a ici épuisée. Le film murmure quand on aurait voulu l’entendre parler. Trop long, trop retenu, c’est un cinéma qui mérite sans doute une autre disposition d’esprit que la mienne ce matin-là.
La Vie d’une femme : Léa Drucker, souveraine



L’après-midi change. La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet, en compétition, s’ouvre sur Gabrielle, chirurgienne et cheffe de service, accaparée par un travail harassant, pendue à son téléphone dont la sonnerie l’empêche de finir la moindre conversation. Une femme de 55 ans qui court, assume, contrôle et que va bousculer la rencontre avec une romancière libre et désirante, incarnée par Mélanie Thierry.
Il y a des choses vraiment belles dans ce film. Les corps sont joliment filmés, la réalisatrice a un vrai sens des frémissements intérieurs, de ces petits basculements qu’on ne sait pas toujours nommer. Et, au centre de tout ça : Léa Drucker, difficile de ne pas la reconnaître : souveraine, juste, habitée à chaque instant. Elle porte le film sur ses épaules avec une évidence désarmante.
Pourtant, quelque chose m’a retenue. Le découpage en chapitres, voulu comme une structure narrative forte, m’a plutôt tenue à distance, comme si le film s’interrompait au moment même où j’allais enfin m’y perdre. Un procédé qui a ses défenseurs, mais qui pour moi a cassé le fil émotionnel plus qu’il ne l’a construit. Un film qui mérite d’être vu, mais qui ne m’a pas entièrement conquise.
L’Abandon : le film qui frappe à l’estomac
Et puis il y a L’Abandon. Vincent Garenq reconstitue les onze derniers jours de Samuel Paty, ce professeur d’histoire-géographie assassiné en octobre 2020 devant son collège pour avoir enseigné la liberté d’expression. Le film expose, avec une construction d’une clarté glaçante, la succession de renoncements qui ont conduit au drame. Tout est là, documenté, précis, implacable. Sa force tient à sa sobriété obstinée : ne jamais mythifier Samuel Paty, mais montrer l’homme, le père, le professeur, peu à peu isolé par ceux qui auraient dû l’entourer.
Antoine Reinartz est bouleversant de retenue dans ce rôle qui n’admet aucun faux pas. On sort de la salle sonnée, en colère, et profondément remuée. C’est du grand cinéma au service d’une mémoire nécessaire. Le film a été chaleureusement ovationné et c’était mérité.


Tombé du ciel : la comédie populaire s’invite sur la Croisette
En marge des projections officielles, la French Convention, l’événement de promotion du cinéma français organisé pendant le festival, présentait Tombé du ciel de Mohamed Hamidi, avec Ilyes Djadel, Jamel Debbouze, Josiane Balasko et Fred Testot. Le film suit Ilyès, un jeune de la banlieue de Roubaix qui, après un incendie survenu lors de son bac blanc, se retrouve exclu de son lycée et contraint d’intégrer un pensionnat catholique en Bourgogne. Entre choc des cultures et quête de rédemption, il va devoir surmonter ses préjugés et ceux des autres.
C’est la marque de fabrique de Mohamed Hamidi, déjà auteur de La Vache et Jusqu’ici tout va bien, et ici il confirme son talent pour raconter les rencontres improbables avec chaleur et humour. Le casting est en or : Debbouze en caïd de quartier philosophe, Balasko en sœur à la sagesse désarmante, Testot en frère aux hobbies surprenants. C’est généreux, drôle, populaire au bon sens du terme. Un film qui fait du bien et qui rappelle que le cinéma français sait aussi simplement faire rire. À voir dès le 12 août en salles.
Le festival, lui, continue
Ce deuxième jour dit quelque chose d’essentiel sur Cannes : on ne choisit pas toujours ce qu’on ressent. On arrive avec ses envies, et les films font ce qu’ils veulent de vous. Demain, d’autres séances, d’autres surprises. C’est pour ça qu’on vient.












