Derrière les signatures prestigieuses et les débats littéraires, c’est toute une bataille culturelle qui se joue à Nice, entre défense du livre, inquiétudes sur la chute de la lecture et confrontation au numérique et à l’intelligence artificielle. Pendant trois jours, Nice redeviendra une capitale littéraire à ciel ouvert.
Sous les palmiers du Jardin Albert-Ier, entre la Promenade des Arts et la Méditerranée, écrivains, éditeurs, lecteurs, libraires et simples curieux se croiseront dans un immense théâtre des idées où les livres continueront, malgré tout, de résister au vacarme du monde numérique.
Cette année, le Festival du Livre de Nice célèbre sa 30e édition. Trente années durant lesquelles la manifestation s’est progressivement imposée comme l’un des grands rendez-vous littéraires français hors de Paris. Et pour cet anniversaire symbolique, la Ville de Nice a choisi un thème qui résonne avec une intensité particulière dans une époque dominée par les réseaux sociaux, les écrans et l’intelligence artificielle : la transmission.
Éric Ciotti veut faire de Nice une “capitale de la transmission”
Dans l’édito du dossier de presse, Éric Ciotti insiste sur la dimension presque civilisationnelle du livre. “Le livre est l’un des rares endroits où l’imaginaire n’a pas de limite”, écrit-il, évoquant “un espace où les mots circulent librement, où des univers entiers s’offrent à qui veut bien s’y aventurer.”
Le maire de Nice voit dans cette 30e édition bien davantage qu’un simple événement culturel. Derrière le festival, il y a aussi une affirmation politique et identitaire : faire de Nice une ville de culture capable de transmettre un héritage intellectuel aux nouvelles générations.
Cette orientation s’inscrit dans une stratégie culturelle plus large menée par la municipalité depuis plusieurs années. Nice a obtenu le label “100 % Éducation artistique et culturelle” décerné par les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale, après son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2021.
Franz-Olivier Giesbert convoque Nietzsche, Romain Gary et Mahler
Directeur artistique du festival, Franz-Olivier Giesbert inscrit cette édition dans une histoire littéraire profondément niçoise. Dans un texte très personnel, il rappelle que Friedrich Nietzsche écrivit une partie du Gai Savoir à Nice, tandis que Romain Gary fit de la ville un personnage central de La Promesse de l’aube.
“Nice attire depuis la nuit des temps les écrivains, philosophes et artistes”, affirme-t-il, avant de convoquer une phrase célèbre du compositeur Gustav Mahler : “La tradition, ce n’est pas le culte des cendres mais la préservation du feu.”
Une citation qui résume parfaitement l’esprit du festival : défendre la littérature sans céder à la nostalgie.
Antoine Compagnon, figure centrale d’une édition tournée vers l’héritage culturel
Pour présider cette édition anniversaire, la Ville de Nice a choisi Antoine Compagnon. Normalien, académicien, professeur à Columbia University et ancien titulaire de la chaire de littérature française moderne au Collège de France, Antoine Compagnon incarne précisément cette idée de transmission intellectuelle. Dans un long entretien publié dans le dossier du festival, il exprime une inquiétude profonde concernant la chute de la lecture chez les jeunes générations.
“La lecture est quelque chose de fragile”, affirme-t-il, avant de souligner que les capacités de concentration sont aujourd’hui menacées par le numérique et la multiplication des sollicitations permanentes. Il évoque une société où l’on “ne fait plus une seule chose à la fois”, où les notifications et les écrans concurrencent en permanence le livre papier.
Pour lui, la transmission de la lecture commence d’abord dans le cadre familial : “La scène primitive de la lecture, c’est l’histoire lue aux enfants avant qu’ils ne s’endorment.”
Plus de 200 auteurs attendus à Nice
Cette année encore, le casting impressionne.
Le festival réunira notamment Delphine de Vigan, Éric-Emmanuel Schmitt, Virginie Grimaldi, David Foenkinos, Boris Cyrulnik, Pascal Bruckner ou encore Pierre Assouline. L’événement accordera également une place importante à la jeunesse et à la bande dessinée avec la présence de nombreux auteurs spécialisés.
Le festival veut clairement afficher une ambition populaire, accessible et transgénérationnelle.
Delphine de Vigan, Éric-Emmanuel Schmitt et Virginie Grimaldi en figures de proue
Le dossier de presse consacre plusieurs portraits approfondis à des auteurs emblématiques de la littérature contemporaine.
Delphine de Vigan y apparaît comme “une voix singulière, à la fois intime et universelle”, explorant depuis des années les failles humaines, la famille, la mémoire et les fractures psychologiques. Éric-Emmanuel Schmitt, lui, est présenté comme un auteur capable de rendre accessibles les grandes questions philosophiques et spirituelles.
Quant à Virginie Grimaldi, le festival souligne sa capacité à toucher un immense public par une littérature populaire tournée vers les émotions, la famille et la reconstruction personnelle.
Une offensive culturelle contre l’effondrement de la lecture
Derrière les dédicaces et les conférences, le festival assume aussi un objectif beaucoup plus politique : lutter contre l’érosion de la lecture.
Le dossier insiste longuement sur les dispositifs éducatifs mis en place par la Ville de Nice : ateliers d’écriture, rencontres d’auteurs dans les écoles, concours littéraires jeunesse, actions contre l’illettrisme et programme “Lecture, écriture et théâtre pour tous”. Plus de 2 000 élèves ont participé cette année aux différents dispositifs culturels municipaux.
À travers ces programmes, la municipalité cherche clairement à répondre à un constat désormais largement documenté par les études nationales : la baisse du temps consacré à la lecture chez les adolescents et les jeunes adultes.
Le prix Nice Baie des Anges couronne Alexia Stresi
Comme chaque année, le festival remettra également le Prix Nice Baie des Anges. Pour cette 30e édition, le jury présidé par Franz-Olivier Giesbert a choisi de récompenser Alexia Stresi pour son roman Grand prince, publié chez Flammarion.

Le prix sera officiellement remis le 29 mai par Éric Ciotti lors de l’inauguration du festival.
Une ville entière transformée en agora littéraire
Durant trois jours, le festival s’étendra bien au-delà du Jardin Albert-Ier. Des rencontres auront lieu à L’Artistique, au Théâtre Francis-Gag, à la bibliothèque Romain Gary ou encore dans plusieurs établissements scolaires niçois.
L’entrée restera gratuite pour l’ensemble des conférences, débats et dédicaces.
Dans une époque saturée d’algorithmes, de contenus instantanés et d’informations fragmentées, le Festival du Livre de Nice entend rappeler une évidence simple mais essentielle : le livre demeure encore l’un des derniers espaces où le temps long, la pensée et la transmission peuvent survivre.













