Par Mathilde VignalPhotos Dominique Maurel

Jour 4 : lintime en toutes ses formes

Quatrième journée, et Cannes commence à se révéler dans toute sa richesse. Pas un seul registre aujourd’hui, de l’ironie acerbe à la déchirure morale, en passant par l’émerveillement.

À Cannes, les nuits ont leurs propres scénarios. Dans la nuit du vendredi au samedi, un chauffard a forcé un barrage de la police municipale et percuté plusieurs véhicules en stationnement rue Georges-Clémenceau, avant de prendre la fuite, semant la BAC dans les rues du festival. La course-poursuite s’est terminée de la manière la plus improbable qui soit : l’individu s’est jeté à l’eau pour tenter d’échapper aux forces de l’ordre. Il a été interpellé. Digne d’un film, sauf que personne n’avait demandé à figurer au casting.

La tension Canet-Cotillard électrise la Croisette

Si une image a dominé ce vendredi sur la Croisette, c’est celle de Guillaume Canet et Marion Cotillard, réunis sur le tapis rouge pour présenter Karma hors compétition. Leur première apparition publique conjointe depuis l’annonce de leur séparation a transformé cette promotion en un véritable enjeu médiatique, les observateurs décrivant une ambiance électrique, chaque regard et chaque geste scrutés par les médias du monde entier. Le tournage s’était achevé au printemps 2025, quelques semaines seulement avant la fin de leur couple. Cannes, décidément, ne laisse rien au hasard, ni dans les films, ni dans la vie. Le reste de la journée a été à l’avenant : dense, riche, intense.

Le Journal dune femme de chambre : Radu Jude et ses jeux de miroirs

À la Quinzaine des cinéastes, le Roumain Radu Jude s’attaque à sa façon à Octave Mirbeau. Son héroïne, Gianina, est une jeune Roumaine venue travailler pour une famille bourgeoise bordelaise, qui intègre le soir une troupe de théâtre amateur préparant une adaptation du Journal d’une femme de chambre, pendant que sa propre fille grandit loin d’elle, en Roumanie. Jude s’approprie la matière pour parler de la France contemporaine, de la précarité, du décalage entre la vie qu’on joue et celle qu’on vit vraiment. C’est malin, parfois mordant, souvent juste. Globalement bien, sans être le choc qu’on aurait pu attendre d’un cinéaste aussi imprévisible.

La Frappe : quand le cinéma français ose

Séance spéciale à la Semaine de la Critique pour ce premier long métrage de Julien Gaspar-Oliveri. Enzo, 19 ans, et sa sœur Carla, 20 ans, livrés à eux-mêmes depuis des années, voient leur équilibre fragile bousculé quand leur père Anthony sort de prison. Enzo y voit la promesse d’une famille à reconstruire ; Carla, elle, refuse catégoriquement l’idée même. Un film sur le poids du sang, sur ce qu’on choisit de pardonner ou non, sur ce que l’amour filial peut supporter. C’est tendu, bien écrit, incarné avec une justesse remarquable. Un nom à retenir : Julien Gaspar-Oliveri sait filmer les corps et les silences.

Atonement : la beauté dune blessure qui ne cicatrise pas

Le film le plus fort de la journée, et peut-être de ces premiers jours. Atonement de Reed Van Dyk, à la Quinzaine des cinéastes, est inspiré de faits réels. Au début de la guerre en Irak, un marine américain prend une décision en une fraction de seconde lors d’un échange de tirs qui dévaste une famille irakienne. Des années plus tard, aidé par une journaliste du New Yorker, il cherche à se réconcilier avec la femme et les survivants de cette famille. C’est d’une beauté et d’une honnêteté qui laissent sans voix. Van Dyk ne cherche pas à réhabiliter ni à condamner, il regarde, avec une attention et une humanité rares. Magnifique.

La conférence de presse : Farhadi prend la parole, au-delà du film

Le lendemain de la projection, assister à la conférence de presse d’Histoires parallèles était une expérience en soi. Farhadi a ouvert la séance avec un discours fort et engagé, déclarant sans détour que « tout meurtre est un crime », dénonçant à la fois les frappes sur l’Iran et la répression meurtrière menée par le gouvernement de Téhéran. Un acte de courage rare, et lucide : en condamnant les deux simultanément, il refuse le manichéisme et apporte cette même nuance qu’on retrouve dans son cinéma, pointer du doigt la répression iranienne est un acte de défiance passible d’exécution par le régime qu’il accuse.

Forcément, les questions sur l’Iran ont largement pris le dessus sur celles sur le film. Mais les acteurs ont eu leurs moments. Pierre Niney a évoqué la complexité de son personnage, hypernaïf, spontané et ambigu à la fois, une frontière compliquée à tenir, qu’il a abordée comme une pièce de théâtre, en relisant le scénario encore et encore pour en comprendre les rouages.  Et sur Huppert, Farhadi a dit n’avoir pas d’autres mots que l’admiration, saluant sa concentration, son intelligence de jeu, sa façon de rester dans le personnage et de brouiller les frontières entre fiction et réalité.

Si tu penses bien : Nakache prend de la hauteur

Géraldine Nakache change de registre avec Si tu penses bien, présenté en Cannes Première. Fini la comédie légère, elle s’attaque à un sujet aussi complexe que destructeur : la mécanique de l’emprise psychologique. Monia Chokri, bouleversante, incarne ce délitement psychologique où l’on finit par croire à sa propre folie, tandis que Niels Schneider compose un bourreau magnifique de subtilité, retournant systématiquement les situations pour faire de la victime la coupable. C’est un film nécessaire, ancré dans un quotidien qui résonne douloureusement. On sort de la salle avec une colère sourde, et c’est exactement ce qu’on doit ressentir. C’est un très beau film.

Gentle Monster : Léa Seydoux, habitée

En compétition, Gentle Monster de l’Autrichienne Marie Kreutzer. Lucy découvre que son mari Philip fait l’objet d’une enquête policière pour pédopornographie. Elle ne sait rien. Et elle l’aime toujours. En refusant le spectaculaire et le sordide pour se concentrer sur l’intime, Kreutzer signe un cauchemar domestique glaçant, un film qui vous fait ressortir de la séance avec plus de questions que de réponses. Léa Seydoux récolte des éloges unanimes pour sa performance dans ce drame « silencieux et brûlant », d’une intensité émotionnelle inattendue. C’est bien, très bien, et Léa Seydoux y est habitée comme rarement.

Une journée qui confirme ce que Cannes fait de mieux : nous forcer à regarder en face ce qu’on préférerait détourner les yeux.

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