Au cœur du quartier du Port, sur cette place Max-Barel que les Niçois traversent parfois sans connaître l’histoire de l’homme auquel elle rend hommage, une statue viendra bientôt rappeler le destin d’un résistant communiste mort pour la France. L’annonce a été faite mercredi 13 mai par le maire de Nice, Éric Ciotti, qui a confirmé son soutien à la demande formulée quelques jours plus tôt par la fédération des Alpes-Maritimes du Parti communiste français.
La décision peut surprendre tant elle rompt avec les fractures politiques qui ont longtemps structuré la vie publique niçoise. Car Max Barel n’était pas seulement un héros de la Résistance. Il était aussi l’une des grandes figures du communisme azuréen, fils de Virgile Barel, personnalité historique de la gauche niçoise du XXe siècle.
Une figure héroïque de la Résistance niçoise
Né à Menton le 4 juillet 1913, Max Barel grandit dans une famille profondément engagée politiquement. Très tôt sensibilisé aux idées socialistes puis communistes, il suit des études brillantes avant d’intégrer l’École polytechnique en 1933. À l’époque déjà, il milite au sein des Jeunesses communistes et fonde même une cellule militante au sein de l’école.
Officier d’artillerie pendant la campagne de France de 1940, il reçoit la Croix de guerre avec étoile d’argent pour son comportement durant les combats. Refusant de servir dans l’armée de Vichy après l’armistice, il quitte l’institution militaire et rejoint progressivement les réseaux clandestins de la Résistance.
Ingénieur à Villeurbanne, près de Lyon, Max Barel participe alors à des opérations de sabotage industriel et devient l’un des cadres des Francs-tireurs et partisans (FTP) pour la zone Sud. Selon plusieurs travaux historiques, il contribue notamment à la fabrication clandestine d’explosifs et de matériel destiné aux maquis.
Recherché par la police française puis par la Gestapo, il entre dans la clandestinité totale au printemps 1944. Il est finalement arrêté le 6 juillet 1944 à la gare de Lyon-Perrache par les hommes de Klaus Barbie. Pendant plusieurs jours, il est interrogé et torturé dans les locaux de la Gestapo lyonnaise. Il meurt le 11 juillet 1944 sans avoir livré ses compagnons de résistance.
Une mémoire longtemps discrète dans l’espace public niçois
Si le nom de Max Barel est connu des historiens locaux, sa mémoire est restée relativement discrète dans l’espace public azuréen. Une place porte certes son nom derrière le port de Nice, tandis que plusieurs rues et établissements scolaires lui rendent hommage ailleurs en France, notamment à Villeurbanne ou Vénissieux.
Mais l’idée d’une statue marque un changement d’échelle symbolique. Dans son communiqué, Éric Ciotti a insisté sur “le courage, le sens du devoir et le sacrifice pour la liberté” du résistant niçois, le présentant comme “une figure majeure de l’histoire niçoise et des valeurs républicaines”.
Le maire ne mentionne pas explicitement l’engagement communiste de Max Barel. Mais le Parti communiste des Alpes-Maritimes, à l’origine de la demande, voit dans cette décision une reconnaissance plus large de “la Résistance populaire, ouvrière et communiste”.
Pour Julien Picot, secrétaire départemental du PCF06, cet hommage constitue aussi une réponse aux tentatives contemporaines de “banalisation” ou de “réécriture” de l’histoire du fascisme et de la Résistance.
Éric Ciotti cherche-t-il à redessiner la mémoire politique niçoise ?
Au-delà de la figure de Max Barel, cette annonce éclaire aussi la nouvelle stratégie politique municipale. Depuis son arrivée à la mairie de Nice, Éric Ciotti semble vouloir imprimer une rupture avec certains marqueurs de l’ère Estrosi.
Quelques semaines plus tôt, le maire avait déjà renoncé au projet de “parvis Nicolas Sarkozy” devant le futur hôtel des polices, préférant un hommage aux 86 victimes de l’attentat du 14 juillet 2016. Une décision interprétée comme une volonté de privilégier les symboles consensuels et mémoriels aux références partisanes.
Le choix de soutenir une statue à un résistant communiste s’inscrit dans cette logique d’ouverture mémorielle, même si elle pourrait provoquer des réactions dans une partie de la droite locale.
La question de la mémoire du communisme reste particulièrement sensible sur la Côte d’Azur. L’été dernier encore, la création à Saint-Raphaël d’une stèle dédiée aux victimes du “totalitarisme communiste” par le maire Frédéric Masquelier avait suscité de vives polémiques. Cette initiative avait ravivé les tensions autour de l’héritage politique du XXe siècle et du rôle des communistes dans l’histoire nationale.
La figure de Virgile Barel ressurgit aussi dans le débat
Impossible également de dissocier Max Barel de son père, Virgile Barel, immense figure politique niçoise du siècle dernier. Député du Front populaire, résistant, président du conseil général à la Libération puis doyen de l’Assemblée nationale sous la Ve République, Virgile Barel a profondément marqué l’histoire sociale et politique des Alpes-Maritimes.
Son nom reste associé au vieux “Nice rouge” des quartiers populaires de Saint-Roch et du Paillon, lorsque le Parti communiste structurait encore une large partie de la vie ouvrière niçoise. La mémoire de cette époque s’est progressivement estompée dans une ville devenue un bastion de la droite et du centre droit.
L’installation prochaine d’une statue de Max Barel pourrait ainsi réintroduire dans l’espace public niçois une mémoire politique longtemps marginalisée.
Une statue comme marqueur historique
Reste désormais à savoir quelle forme prendra cet hommage. La municipalité a indiqué qu’une délibération serait prochainement présentée au conseil municipal afin de lancer officiellement le projet.
Au-delà de l’œuvre elle-même, cette statue pourrait devenir un nouveau lieu de mémoire à Nice, à quelques centaines de mètres seulement du port et des anciens quartiers populaires qui furent longtemps le cœur militant de la gauche niçoise. Dans une époque marquée par les crispations identitaires et les batailles mémorielles, la ville de Nice s’apprête donc à inscrire dans le bronze le visage d’un homme mort sous la torture pour avoir refusé de céder au nazisme.
Et à rappeler, au passage, qu’une partie de l’histoire niçoise s’est aussi écrite dans les réseaux clandestins de la Résistance communiste.













