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À Cannes, l’intelligence artificielle s’invite sur le tapis rouge et fracture le cinéma mondial

Peut-on encore fabriquer un blockbuster avec quelques centaines de milliers d’euros, quatre mois de production et une poignée de techniciens épaulés par une intelligence artificielle ? À Festival de Cannes 2026, la question n’a rien d’un fantasme futuriste. Dans les couloirs du Palais des Festivals, entre les projections officielles et les marchés du film, l’IA est devenue le sujet brûlant de cette 79e édition. Entre fascination technologique, promesse démocratique et peur d’un séisme social pour les métiers du cinéma, la Croisette découvre peut-être l’une des plus grandes révolutions de l’histoire du 7e art.

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À Cannes cette année, il y a les stars, les robes haute couture, les films en compétition… et puis il y a cette autre présence, invisible mais omniprésente : l’intelligence artificielle. Dans les suites d’hôtels transformées en salles de démonstration, dans les conférences du Marché du Film ou dans les conversations improvisées au détour des marches du Palais, un même mot revient sans cesse : IA. Jamais le Festival de Cannes 2026 n’avait autant ressemblé à un laboratoire géant où le cinéma mondial tente de comprendre ce qui lui arrive.

“La combattre, c’est une bataille perdue d’avance”

Le ton a été donné dès l’ouverture du festival. Membre du jury cette année, Demi Moore a estimé que “combattre l’IA” reviendrait à mener “une bataille vouée à l’échec”. Selon l’actrice américaine, désormais incontournable à Hollywood depuis le succès de The Substance, le véritable enjeu n’est plus d’empêcher l’arrivée de l’IA mais d’apprendre à travailler avec elle.

Une déclaration qui a immédiatement traversé toute la Croisette. Car derrière le débat artistique se cache une réalité économique brutale : le cinéma mondial coûte de plus en plus cher. Et pour de nombreux producteurs indépendants, notamment dans les marchés émergents, l’intelligence artificielle apparaît désormais comme une planche de salut.

Une start-up française promet un “blockbuster” à 250.000 euros

C’est précisément sur cette promesse que surfent plusieurs entreprises présentes à Cannes cette année. Parmi elles, la start-up française Inevitable intrigue autant qu’elle inquiète.

Son ambition : produire des films “de qualité blockbuster” en seulement quatre mois pour environ 250.000 euros grâce à une combinaison d’animation, de capture de mouvement et d’intelligence artificielle générative. À sa tête, Jean Mach défend un modèle radicalement nouveau. Les acteurs tournent devant fond vert. Les mouvements sont capturés numériquement. Les décors, environnements, ambiances lumineuses et effets visuels sont ensuite générés par IA.

L’objectif : réduire de manière spectaculaire les coûts de production tout en accélérant les délais. Une révolution potentielle dans une industrie où les blockbusters hollywoodiens dépassent désormais régulièrement les 200 millions de dollars.

Cannes découvre un cinéma “low cost” dopé à l’IA

Pour les producteurs issus d’Inde, d’Afrique ou d’Amérique latine, l’argument frappe fort. Le magnat indien Kishore Lulla, figure majeure de Bollywood et désormais engagé dans l’IA avec son entreprise Eros Innovation, assume pleinement ce virage technologique. “Bollywood ne peut pas rivaliser avec les budgets de Marvel ou George Lucas”, a-t-il expliqué en marge du festival. “Il faut adopter l’IA au lieu d’en avoir peur.

Derrière ces déclarations se dessine une fracture mondiale du cinéma. D’un côté, les grandes industries historiques, européennes et américaines, qui disposent encore d’importants moyens financiers. De l’autre, une nouvelle génération de créateurs qui voient dans l’IA la possibilité d’entrer enfin dans un secteur longtemps verrouillé.

“Les gens critiquent parce qu’ils ont peur”

Dans les allées du Marché du Film, beaucoup défendent l’idée d’une démocratisation de la création. Réalisateur originaire de Grigny, en Essonne, Omar Dawson incarne cette nouvelle génération de créateurs hybrides.

Grâce à l’IA, il a pu produire un court-métrage sélectionné dans plusieurs festivals internationaux, notamment au Newport Beach Film Festival en Californie et en Corée du Sud. Pour lui, l’intelligence artificielle n’est pas une menace mais un outil d’émancipation. “Il y a des jeunes extrêmement talentueux qui n’intègrent jamais les écoles de cinéma et qui n’obtiennent aucun financement”, explique-t-il. “L’IA permet enfin de raconter nos histoires.”

Cette idée séduit particulièrement dans les milieux indépendants où l’accès aux financements reste extrêmement difficile.

La peur d’un séisme social dans le cinéma

Mais cette révolution technologique provoque aussi une onde de choc considérable. Car derrière les promesses d’accessibilité se profile une autre réalité : celle de la disparition potentielle de milliers d’emplois techniques. Chefs opérateurs, décorateurs, maquilleurs, accessoiristes, costumiers, techniciens lumière ou effets spéciaux : toute une partie des métiers historiques du cinéma redoute un effondrement progressif des tournages traditionnels. À Cannes, les syndicats multiplient les prises de parole.

Le représentant du SFA-CGT, Joachim Salinger, accuse frontalement les modèles d’IA d’avoir été entraînés sur des œuvres existantes “au mépris du droit d’auteur”. Pour les opposants à l’IA générative, le problème est autant juridique qu’éthique.

“Un pillage industriel de la création”

Le mot revient souvent dans les débats : pillage. Les artistes reprochent aux grands modèles d’intelligence artificielle d’avoir absorbé des millions d’images, de films, de musiques ou de scénarios sans autorisation préalable des créateurs.

Une question devenue explosive depuis les grèves historiques des scénaristes et acteurs à Hollywood en 2023. À Cannes, plusieurs représentants syndicaux réclament désormais un encadrement beaucoup plus strict des usages de l’IA dans le cinéma.

Face à la pression, les grandes plateformes comme Netflix, Amazon MGM Studios ou Disney ont accepté d’ouvrir des discussions avec les représentants des artistes.

Le CNC promet de protéger les créateurs

La France tente désormais de poser des garde-fous. Présente à Cannes, la ministre de la Culture Catherine Pégard a annoncé que le Centre national du cinéma et de l’image animée allait modifier ses règles de soutien afin d’empêcher que l’IA ne remplace totalement les créateurs humains.

Le CNC ne financera pas des œuvres “où l’IA se substituerait au créateur”, a assuré la ministre. Un signal politique fort alors que Cannes devient le symbole mondial de cette bataille culturelle.

Une révolution comparable à l’arrivée du numérique ?

Pour certains observateurs, le parallèle avec l’arrivée du numérique dans les années 1990 est évident. À l’époque déjà, les effets spéciaux numériques suscitaient des peurs comparables avant de devenir incontournables. Aujourd’hui, plusieurs grands réalisateurs considèrent que l’IA suivra le même chemin.

Selon l’agence Associated Press, plusieurs figures du cinéma présentes à Cannes estiment déjà que l’IA sera bientôt aussi banale que les logiciels de montage ou les effets spéciaux numériques. Mais cette fois, la rupture paraît beaucoup plus profonde car l’IA ne transforme plus seulement les outils : elle commence à toucher directement la création elle-même.

Le cinéma entre fascination et vertige

Sur la Croisette, personne ne semble réellement savoir où cette révolution mènera le cinéma. Certains y voient un outil d’émancipation formidable. D’autres redoutent une industrialisation extrême de la création artistique. Tous s’accordent néanmoins sur un point : le mouvement paraît désormais impossible à arrêter. Et c’est peut-être cela qui inquiète le plus.

À Cannes, entre les flashs des photographes et les projections de prestige, le cinéma mondial découvre soudain qu’il est entré dans une nouvelle ère. Une ère où l’intelligence artificielle n’est plus un fantasme de science-fiction, mais déjà un acteur à part entière du 7e art.

La Rédaction

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