Par Mathilde Vignal – Photos Dominique Maurel
Jour 8 : l’envers du décor, les acteurs et Almodóvar
Huitième jour à Cannes, et il faut parler d’une réalité qu’on ne montre pas sur les tapis rouges. Parce qu’ici, voir les films relève parfois du vrai parcours du combattant. Même réveillée à 7h pile pour l’ouverture de la billetterie, certaines séances affichent complet en quelques secondes. Cannes, c’est aussi ça : courir après les projections, réorganiser son planning à la dernière minute, et rattraper les films le lendemain entre deux conférences. Un marathon logistique autant que cinématographique.
Retour sur les interprétations : ce qui reste après la séance
Après vous avoir parlé de Moulin et Garance, que j’ai pu rattraper ces derniers jours, j’avais envie de revenir sur quelque chose qui traverse ces deux films et qui me semble être l’une des grandes forces de cette édition : la qualité des interprétations. Pas de surjeu, pas d’effets spectaculaires inutiles. Simplement des regards, des silences, des émotions qui s’installent et qui restent longtemps après la séance.



Gilles Lellouche dans Moulin, dépouillé, intériorisé, on ne l’avait pas vu ainsi depuis longtemps. Adèle Exarchopoulos dans Garance, capable de faire cohabiter le rire et la déchirure dans le même plan. C’est souvent ça qui fait les grands films de festival : non pas le scénario le plus sophistiqué, mais la puissance de ce qu’un acteur transmet avec rien, ou presque.
Le Corset : l’animation comme tableau vivant
Bonne surprise du jour avec Le Corset de Louis Clichy, présenté à Un Certain Regard. Dans une ferme au cœur de la Beauce, Christophe, 11 ans, tente de suivre les pas de son père. Mais son corps le trahit, il penche, il tombe, et il doit porter un corset pour tenir droit. Tandis que la ferme traverse des moments difficiles, il découvre la musique et fait la rencontre de Clara. Un récit d’apprentissage classique dans sa structure, mais traité avec une délicatesse rare.
Ce qui frappe d’abord, c’est la technique : une animation 2D aux traits à l’encre de Chine et aux couleurs aquarellées, sobre et lumineuse, qui donne à chaque image des airs de tableau animé. Louis Clichy, qu’on connaissait jusqu’ici pour ses collaborations avec Alexandre Astier, signe ici son premier long métrage solo, et c’est une vraie réussite. Une ode douce à la différence, à la musique comme espace de liberté, et à la difficulté de grandir dans un monde qui exige qu’on tienne droit, au propre comme au figuré. Ça fait du bien de voir l’animation trouver autant sa place ici, à Cannes.
Autofiction : Almodóvar joue avec les miroirs, et avec la salle



Le film du jour, et une anecdote qu’il faut absolument raconter. Dans Autofiction, Pedro Almodóvar s’invente un double : Raúl, cinéaste vieillissant en panne d’inspiration, qui transpose sa propre existence dans celle d’Elsa, réalisatrice en reconversion. Un jeu de miroirs permanent, où fiction et réalité s’entremêlent, où les personnages volent la vie des autres au nom de la création, et où Almodóvar, malicieux, glisse partout des clins d’œil à sa propre filmographie. C’est ludique, cinéphile, habité par une liberté que seuls les grands cinéastes au sommet de leur art peuvent se permettre.
Et pendant la séance, moment de tension à l’écran, ambiance très intense, un téléphone se met à sonner dans la salle. Silence gêné. Et là, timing parfait, la réplique suivante tombe : « Vous pouvez éteindre vos téléphones, s’il vous plaît ? » Toute la salle a explosé de rire. Même les plus agacés n’ont pas pu tenir. Almodóvar aurait-il programmé ça ? On ne saura jamais. Mais c’était le genre de moment que seul Cannes peut offrir, l’écran et la salle qui se répondent, le film et la vie qui se confondent, l’espace d’un instant parfait.













