Par Mathilde Vignal – Photos Dominique Maurel
Jour 7 : Moulin, Garance et le retour de Refn
Septième jour à Cannes, et le festival nous offre sa petite anecdote du matin. Avant même le début de la conférence de presse de Moulin, Gilles Lellouche s’est approché d’un photographe, verre d’eau à la main, et lui en a jeté le contenu dessus, sous l’œil des caméras. La scène a immédiatement fait le tour des réseaux. Polémique éclair, démenti immédiat : le photographe lui-même a publié l’échange, « Je peux te lancer le verre dessus ? » « Oui oui, vas-y. » confirmant que c’était totalement consenti. Cannes, où même les polémiques durent vingt minutes.
Moulin : un choc
Parce que le film, lui, mérite qu’on en parle sérieusement. Moulin de László Nemes plonge en juin 1943 : Jean Moulin, chef de la Résistance, vient d’être arrêté et se retrouve face à Klaus Barbie, chef de la Gestapo à Lyon. Nemes revient à Cannes onze ans après le Grand Prix pour Le Fils de Saul, et l’attente était immense.



Elle est comblée. Le film s’ouvre sur un premier plan d’une beauté saisissante, un ciel nocturne tourné en 35mm qui dit d’emblée qu’on n’est pas face à un biopic ordinaire. Nemes ne s’intéresse pas à Moulin le héros de manuel scolaire, mais à l’homme qui s’effondre lentement, millimètre par millimètre, face à un Barbie d’une politesse terrifiante. Lars Eidinger y compose un bourreau feutré dont le calme est plus insupportable que n’importe quelle violence. Et Gilles Lellouche, à contre-emploi, intériorisé, dépouillé de tout ce qui le rend habituellement si populaire, livre peut-être la performance de sa carrière. Il portait cette responsabilité avec une conscience rare, confiant en conférence : « C’est une responsabilité qui dépasse même l’idée d’être acteur ou de faire du cinéma. » On le croit. Entièrement.
Garance : Exarchopoulos, au sommet
En fin de matinée, direction la conférence de Garance, le nouveau Jeanne Herry en compétition. Garance est une jeune actrice de théâtre dont la vie semble d’abord portée par une énergie folle, les fêtes, les amours, les scènes. Mais l’alcool, qui paraît longtemps accompagner les nuits, finit par prendre toute la place. Le film la suit sur huit ans, dans un glissement presque imperceptible vers la dépendance, avant d’ouvrir la possibilité fragile d’une reconstruction.
Jeanne Herry évite tous les pièges du genre, pas de film didactique, pas de misérabilisme, pas de descente aux enfers spectaculaire. Elle montre moins l’ivresse que ses lendemains, avec une tendresse et une justesse qui désarment. Et Adèle Exarchopoulos est au sommet de son art, incandescente, capable de provoquer le rire et la déchirure dans le même plan. Certains voient déjà le Prix d’interprétation. Ce ne serait que justice.
Women in Motion : Géraldine Nakache, une femme de cinéma
En milieu d’après-midi, un moment à part au Carlton : le talk Women in Motion de Kering. Géraldine Nakache était là en tant que réalisatrice, elle qui présente cette année Si tu penses bien en Cannes Première, un drame sur l’emprise conjugale radicalement différent de ses précédents films. Elle était formidable, lucide, généreuse, drôle, et d’une sincérité absolue sur son parcours. Une femme de cinéma à part entière, pas seulement une actrice qu’on aime bien.
Aqui : le plaisir de retrouver Lambert Wilson
En Cannes Première, Aqui du réalisateur portugais Tiago Guedes, et quelle belle surprise que de retrouver Lambert Wilson à l’écran. Le film adapte la Trilogie de Jésus de J.M. Coetzee, prix Nobel de littérature, une œuvre qui n’avait jamais encore été portée au cinéma dans son intégralité. Dans un monde dystopique où tout le monde repart de zéro sans passé, David, un enfant réfugié aux capacités mystérieuses, se lie à Simón et Inés, et tous trois fuient vers une nouvelle ville où le garçon va s’éveiller à quelque chose qui les dépasse tous. Le film est tourné entre l’Espagne et le Portugal, parlé en castillan, avec un casting réunissant Manolo Solo, Patricia López Arnaiz, Sergi López et Lambert Wilson, dans un rôle sobre et présent qui rappelle pourquoi cet acteur reste l’une des plus belles présences du cinéma européen. Revoir son élégance naturelle occuper un cadre sans jamais l’écraser, ça fait vraiment plaisir.



Her Private Hell : Refn, éblouissant visuellement, limité narrativement
Dix ans d’absence pour Nicolas Winding Refn, et un retour très attendu avec Her Private Hell, présenté hors compétition. Une métropole futuriste engloutie par une brume mortelle, une jeune femme à la recherche de son père, une esthétique de néons roses et bleus qui fait de chaque plan un tableau. C’est d’une beauté formelle sidérante, le plan d’ouverture est à couper le souffle, et la direction artistique ne ressemble à rien d’autre qu’à elle-même.
Mais voilà. Un film ne peut pas vivre de sa seule esthétique. Le scénario est trop abstrait, trop hermétique, pour qu’on s’y accroche vraiment. On cherche un sens, une émotion, un fil, et ils se dérobent constamment. J’ai surtout aimé le visuel. Le reste… voilà.
Fjord : du grand Mungiu
La journée se termine avec Fjord de Cristian Mungiu, en compétition. Un couple roumano-norvégien s’installe dans un village au bord d’un fjord, tisse des liens avec ses voisins, jusqu’au jour où ils sont soupçonnés de maltraitance envers leurs propres enfants. Sebastian Stan, rigoureux et trilingue, porte un film qui interroge les frictions profondes entre cultures qui se croient proches. Puissant, lent, implacable. Du grand Mungiu. Très beau.













