Accueil À la Une NICE – L’héritage incandescent des Valentin renaît à Lympia : quand Vallauris...

NICE – L’héritage incandescent des Valentin renaît à Lympia : quand Vallauris réinvente la lumière

Ils ont façonné la terre comme d’autres écrivent des poèmes. Dans le feu des fours de Vallauris, au lendemain de la Libération, Lilette Valentin et Gilbert Valentin ont inventé un univers libre, incandescent, habité par les couleurs du Sud, les fulgurances du jazz, les amitiés de Jean Cocteau ou Pablo Picasso, et une obsession : transformer la matière en émotion.

0

Du 16 mai au 18 octobre 2026, l’Espace culturel départemental Lympia consacre à ce couple mythique une rétrospective d’envergure, première exposition institutionnelle jamais dédiée aux créateurs des « Archanges ». Une plongée magistrale dans cinquante ans d’avant-garde artistique sur la Côte d’Azur.

Sur le port de Nice, entre les pierres de l’ancien bagne de Lympia et les reflets du bassin portuaire, une mémoire artistique longtemps enfouie refait surface, une mémoire de feu, de terre, de liberté et d’expérimentation. Avec l’exposition Lilette et Gilbert Valentin – Quand la terre devient lumière, le Département des Alpes-Maritimes signe sans doute l’un des événements culturels majeurs de cette année 2026 sur la Côte d’Azur. Une rétrospective monumentale consacrée à deux figures essentielles mais encore trop méconnues de l’art céramique français d’après-guerre.

Vallauris, laboratoire incandescent de l’après-guerre

Pour comprendre les Valentin, il faut revenir à Vallauris au tournant des années 1950. À cette époque, la petite cité potière devient un épicentre artistique mondial. L’arrivée de Pablo Picasso en 1948 bouleverse tout. Artistes, artisans, poètes, photographes et intellectuels convergent vers cette ville azuréenne où l’on expérimente une autre manière de créer, loin des académismes.

C’est dans ce contexte bouillonnant que Gilbert Valentin et Lilette Valentin fondent en 1950 leur atelier-galerie mythique : « Les Archanges ». Un lieu qui deviendra bien davantage qu’une simple poterie : une maison ouverte aux artistes, aux musiciens, aux écrivains, aux rêveurs, soit un laboratoire total de création. « Comme on annonce la naissance d’un nouveau-né, je vous annonce que notre poterie à Valentin et à moi existe et qu’elle me semble un palais », écrivait alors Lilette Valentin.

Des artistes complets, entre artisanat et avant-garde

L’exposition présentée à Espace culturel départemental Lympia retrace près d’un demi-siècle de création à travers plus d’une centaine d’œuvres, des archives inédites, des photographies historiques et de nombreux documents rares. On y découvre un couple refusant les frontières entre artisanat et art contemporain. Potiers, sculpteurs, peintres, créateurs d’objets, expérimentateurs obsessionnels des formes et des émaux, les Valentin inventent un langage esthétique immédiatement reconnaissable.

Très tôt, Gilbert Valentin rompt avec la symétrie classique du tournage. Il fabrique même un tour asymétrique permettant de créer des formes décentrées, elliptiques, organiques, presque vivantes. Ses vases deviennent anthropomorphes, zoomorphes, hybrides, ses émaux explosent en rouges volcaniques, oranges incandescents, jaunes solaires ou noirs granités obtenus grâce au sable de Biot. « C’est un très beau métier, un métier cosmique, qui joue avec les quatre éléments : la terre, ensuite l’eau pour la travailler, l’air pour sécher et le feu pour durcir », disait Gilbert Valentin.

Cocteau, Picasso, Prévert : les Archanges deviennent mythiques

Très vite, les Archanges attirent les plus grandes figures culturelles du XXe siècle. Jean Cocteau y devient un habitué au point de se proclamer lui-même « président d’honneur » du lieu. Avec Gilbert Valentin, il collaborera notamment aux célèbres cadrans solaires de Coaraze et aux décors du Centre méditerranéen d’études françaises de Cap-d’Ail. Une abondante correspondance illustrée témoigne aujourd’hui encore de cette relation fusionnelle.

Mais l’ombre tutélaire des Archanges reste évidemment Pablo Picasso. Installé à Vallauris, Picasso observe cette famille bohème depuis sa terrasse. Puis il franchit leur porte, l’amitié devient profonde. L’artiste espagnol s’éprend même de leur fameuse « voiture à cornes », une vieille Renault transformée en sculpture roulante surréaliste. Les photographies exposées à Lympia montrent une époque aujourd’hui presque irréelle : Picasso riant dans la cour des Archanges, Cocteau écrivant des lettres affectueuses, des concerts improvisés sous les glycines, des nuits de jazz avec Sidney Bechet après le festival de Juan-les-Pins.

Quand la céramique devient révolution artistique

L’exposition montre aussi comment les Valentin ont constamment refusé de s’enfermer dans une discipline. Dans les années 1960, Gilbert Valentin abandonne progressivement le statut d’artisan pour revendiquer celui d’artiste. « J’ai définitivement adopté le régime artiste », écrit-il alors à la Chambre des métiers. Il casse littéralement ses moules et se tourne vers le fer, les assemblages mécaniques, les sculptures monumentales.

Naît alors le « Méca-art » : une œuvre hybride, entre récupération industrielle, poésie visuelle et critique de la société de consommation. Fourchettes devenues oiseaux, rouages transformés en créatures fantastiques, portraits réalisés à partir de boulons, ressorts et outils usagés : Gilbert Valentin rejoint alors les grands courants du Nouveau Réalisme français aux côtés de Arman ou César. Ses mécasculptures seront exposées au Salon de Mai à Paris, à la Biennale de Menton ou encore sur la Croisette à Cannes dans les années 1990.

Une œuvre profondément méditerranéenne

Au fil de l’exposition, une évidence surgit : l’œuvre des Valentin appartient profondément au paysage méditerranéen par sa lumière, ses contrastes et sa sensualité. Leurs couleurs semblent directement issues du ciel azuréen, des terres rouges de Vallauris ou des couchers de soleil sur la Méditerranée.

Même leur manière de vivre l’art relève d’une philosophie profondément méridionale : créer sans hiérarchie entre la vie quotidienne, la fête, l’amitié et l’œuvre.

Lympia, nouveau sanctuaire culturel maralpin

En accueillant cette rétrospective, l’Espace culturel départemental Lympia confirme son rôle devenu central dans la vie culturelle azuréenne. Installé dans l’ancien bagne du port de Nice datant du XVIIIe siècle, le lieu s’est imposé depuis son ouverture en 2017 comme un espace culturel de référence. Après les expositions consacrées à Alberto Giacometti, Pierre Soulages, Victor Vasarely ou Salvador Dalí, l’arrivée des Valentin apparaît comme une forme d’évidence patrimoniale.

Le président du Département, Charles-Ange Ginésy, revendique d’ailleurs clairement cette ambition culturelle. « Préserver et transmettre les grandes histoires artistiques de notre territoire, c’est continuer d’en écrire de nouvelles », affirme-t-il dans le catalogue de l’exposition.

Les Archanges détruits, la mémoire sauvée

L’histoire des Valentin aurait pourtant pu disparaître. En 2012, l’atelier-galerie des Archanges est détruit pour laisser place à un projet immobilier. Ce fut un choc pour de nombreux historiens de l’art, mais la famille refuse l’oubli.

En 2019, enfants et petits-enfants fondent l’association « Atelier Les Archanges Lilette et Gilbert Valentin », reconnue d’intérêt général, afin de préserver les archives, restaurer les œuvres et faire revivre cet héritage exceptionnel. L’exposition de Lympia apparaît aujourd’hui comme l’aboutissement de ce travail de mémoire.

Une exposition pensée comme une immersion totale

Au-delà des œuvres, le parcours reconstitue un véritable univers. Photographies d’époque, lettres de Cocteau, archives familiales, objets personnels, documents rares : tout concourt à recréer l’atmosphère unique des Archanges.

Le Département a également imaginé une vaste programmation culturelle autour de l’exposition : ateliers de modelage, linogravure, visites guidées, animations pour enfants, fresques participatives et rencontres avec les descendants des artistes. Une manière de prolonger l’esprit du lieu, de créer, transmettre, partager son histoire.

La Rédaction

LAISSER UN COMMENTAIRE

Merci de poster votre commentaire
Merci d'entrer votre nom içi

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.