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MÉDIAS – Le rapport Alloncle bouleverse le fonctionnement du service public du groups France Média…

Le rapport Alloncle, texte de rupture assumé contre de mauvaises pratiques habituelles de l’audiovisuel public, a jeté un pavé dans la mare d’un fonctionnement jugé coûteux, peu lisible et insuffisamment contrôlé.

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Les 80 conclusions du Rapport proposent des changements et des recommandations radicaux mais cohérents entre eux.

Un diagnostic assumé et cohérent

Le rapport part d’un triple constat : défaut de neutralité et de pluralisme, gouvernance poreuse aux conflits d’intérêts, dérive financière structurelle d’un système à près de 4 milliards d’euros de dotations annuelles. Il met en avant des manquements répétés aux obligations d’honnêteté, de neutralité et d’impartialité, une sous‑représentation de certains courants politiques et une gestion jugée « structurellement déficitaire », en s’appuyant sur les travaux de la Cour des Comptes et sur plus de 70 auditions.

Plutôt que de se contenter d’un énième rapport d’alerte, le rapporteur propose environ 70 à 80 recommandations, organisées autour de trois grands axes : neutralité/pluralisme, gouvernance, rationalisation financière. C’est ce qui fait la force politique du texte : une ligne directrice lisible et juste car basé sur une analyse objective de faits renseignés et réalités financières publiques.

Neutralité et pluralisme : un recentrage exigeant

Un premier bloc de recommandations vise à sortir la question de la neutralité de l’incantation pour en faire un principe opérationnel, contrôlable. Le rapport insiste sur la sous‑représentation de certains courants politiques et sur la porosité entre producteurs, éditorialistes et directions de chaîne, qui nourrit une suspicion permanente sur l’indépendance réelle du service public.

Sur ce terrain, plusieurs recommandations convergent : renforcement et clarification du contrôle de l’Arcom sur le pluralisme politique et la diversité des opinions, encadrement, voire remise en cause, du système des animateurs‑producteurs, jugé source de conflits d’intérêts et de dépendance vis‑à‑vis de sociétés privées récurrentes, internalisation des émissions de flux à caractère politique, d’opinion, d’enquête ou de débat (notamment de nombreux rendez‑vous de France Télévisions) afin que leur ligne éditoriale et leur coût soient assumés en interne, sous la responsabilité directe de l’entreprise publique.

L’idée défendable ici, si l’on suit le rapporteur, est que la neutralité ne peut pas reposer sur des déclarations d’intention, mais sur des structures : un contrôle régulateur mieux armé, des contrats moins flous avec les producteurs, et une reprise en main éditoriale de ce qui relève du cœur régalien du service public (information, débat, opinion).

Gouvernance : remettre de la responsabilité au sommet

Un deuxième ensemble de recommandations touche à la gouvernance, avec l’objectif de « remettre des comptes » à tous les étages. Le rapport propose notamment un retour à une forme de nomination politique des présidents de France Télévisions, Radio France, France Médias Monde et de l’INA par l’Élysée, sur proposition du ministère de la Culture, après avis du Parlement et de l’Arcom.

Ce choix, explosif, est défendable dans la logique du rapport : il s’agit moins de politiser l’audiovisuel public que de clarifier qui décide de quoi, avec des dirigeants identifiés, responsables devant la représentation nationale, dans un système où la pseudo‑indépendance actuelle n’a pas empêché les dérives budgétaires ni les soupçons de biais idéologiques. Le rapport insiste parallèlement sur la nécessité de renforcer les obligations de transparence : publication systématique des contrats d’animateurs‑producteurs au‑delà d’un certain seuil, encadrement strict des cumuls et des participations capitalistiques dans les sociétés de production qui travaillent avec le groupe public.

Au total, l’axe gouvernance défend une conception exigeante de l’indépendance : pas l’absence de tout lien avec le politique, mais une chaîne de responsabilité claire, visible et contrôlable par les citoyens et leurs représentants. Cet aspect a été très critiqué par la présidente de France Télévisions car avec ce processus de nomination, elle n’a aucune chance d’être reconduite dans ses fonctions.

Rationalisation financière : un choc assumé

Le troisième axe est le plus commenté : un objectif d’environ 1 milliard d’euros d’économies annuelles, soit près d’un quart des dotations de l’audiovisuel public, à l’horizon 2030. Le rapport détaille une vingtaine de mesures structurantes pour y parvenir, qui s’inscrivent dans les 80 recommandations au total. Parmi les mesures phares, on retrouve notamment : la fusion de France 2 et France 5 en une seule grande chaîne généraliste, avec rapatriement de programmes emblématiques de France 5 sur France 2, ce qui revient à supprimer France 5 comme entité autonome, la suppression de France 4 et de France TV Slash, chaînes ciblant les publics jeunes, jugées trop peu identifiées et en concurrence frontale avec les plateformes numériques privées, la fusion de Franceinfo TV et France 24 pour créer une unique chaîne nationale et internationale francophone d’information, avec mutualisation des rédactions et rationalisation des grilles, la fusion de France 3 et du réseau local Ici (ex‑France Bleu), afin d’unifier les rédactions régionales radio‑télévision et de réduire les doublons structurels dans l’information de proximité, la réduction des formations musicales de Radio France, au motif que leur périmètre actuel dépasse le cœur de mission d’un groupe audiovisuel public et pèse lourdement sur les budgets, la baisse drastique des budgets consacrés aux jeux, divertissements et droits sportifs à France Télévisions, au profit des missions d’information, de culture et de cohésion sociale, l’interdiction de la téléréalité sur le service public, pour marquer une frontière nette avec l’offre des groupes privés et réaffirmer une exigence qualitative minimale.

Ces propositions, très dures pour les structures en place, apparaissent cependant comme la traduction concrète d’un choix politique clair : concentrer un service public contraint sur ses missions non substituables (information, culture, territoires) plutôt que de continuer à financer des formats de flux concurrents de l’offre privée et des plateformes.

Production, contrats et conflits d’intérêts

Un volet important des recommandations cible la relation aux sociétés de production privées, jugées à la fois indispensables et trop peu encadrées. Le rapport demande que la Cour des Comptes se penche spécifiquement sur les marges réalisées par certaines grandes sociétés (Mediawan, Banijay, Together Media…) qui concentrent une partie des commandes du service public. Plusieurs mesures s’articulent autour de cette critique : internaliser les émissions de flux à caractère politique, de débat, d’opinion, de reportage, pour reprendre la main sur les contenus les plus sensibles, encadrer voire mettre fin, à terme, au modèle des animateurs‑producteurs, où les mêmes visages cumulent exposition antenne et intérêts économiques dans des sociétés qui vendent leurs formats au groupe, imposer des exigences de transparence accrues sur la structure des coûts, les marges, les conditions de renouvellement des contrats et la mise en concurrence des producteurs.

En défendant cette ligne, le rapporteur assume une logique de « déprivatisation » des fonctions stratégiques du service public : moins de dépendance à un petit nombre d’acteurs privés très puissants, plus de contrôle interne et de reddition de comptes sur des programmes censés répondre à une mission d’intérêt général.

Une stratégie globale plutôt qu’un inventaire

Pris isolément, plusieurs des 80 recommandations peuvent paraître brutales ou irréalistes. Défendre le rapport, c’est surtout rappeler qu’il propose un ensemble cohérent : restructurer le paysage de l’audiovisuel public autour de quelques grandes marques claires, réorienter les moyens vers l’information, la culture et les territoires, assainir la relation aux productions privées et installer des mécanismes de responsabilité politique et financière lisibles.

Les économies affichées –plus d’un milliard d’euros par an– ont été critiquées comme exagérées ou difficiles à atteindre, mais elles répondent à une trajectoire que la Cour des comptes juge elle‑même « critique » sans réforme structurelle. Dans un contexte de concurrence des plateformes et de budgets publics contraints, le rapport Alloncle a le mérite, si on le défend, de dire clairement ce que beaucoup d’acteurs se contentent de suggérer à demi‑mot : l’audiovisuel public ne pourra pas rester à la fois pléthorique, sous‑contrôlé et sanctuarisé.

Pascal Gaymard

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