Festival de Cannes – Thierry Frémaux : « Prévoir le Festival des 10 ans à venir »

Comme chaque année, le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, vient dire ses colères, ses envies, ses coups de cœurs aux cinéphiles, « les prolétaires du Festival » comme il les appelle.

Pourtant, ne voyez pas dans cette appellation, un quelconque mépris, bien au contraire, mais plutôt un profond respect pour le public authentique de Cannes.

« La Première doit être la Première »…

Et pour eux, rien a changé, c’est toujours le lundi contrairement aux journalistes qui ne verront plus les films avant les autres mais en même temps que l’équipe qui monte les Marches… « comme à Venise ou aux Oscars où en plus le public ne foule pas la tapis rouge ». Il souhaite que « la Première soit la Première ». Une sacrée soirée dont les selfies sont désormais proscrits… « Nous voulons casser la dictature du présent. La montée des Marches doit rester un plaisir et un honneur où l’élégance, la beauté et l’émotion doivent primer, pas une photo moche à reculons en trébuchant sur le tapis rouge. Tout comme on peut attendre 24H pour lire un bon papier et pas un tweet assassin en 150 caractères ». Ne croyez pas que Thierry Frémaux soit un homme qui n’aime pas son époque ou les réseaux sociaux qu’il utilise par ailleurs, mais il n’apprécie guère ce que l’on en fait durant le Festival… Et de conclure sur la question : « On verra si ça marche (NDLR : l’interdiction des selfies comme la première des séances en soirée) ».

« Le Festival est toujours du côté des artistes »

Et si le Festival commence un jour plus tôt, c’est aussi pour permettre au film d’ouverture d’être repris dans la programmation des cinémas puisqu’il sort en simultanée. « Nous aurons aussi plus de soirées en première semaine ce qui est aussi une bonne chose, le dernier dimanche, tout le:monde était parti ». Tant mieux pour Everybody Knows d’Asghar Fahradi… avec Pénélope Cruz et Javier Bardem sur les Marches pour l’ouverture… Pour la clôture, l’incertitude règne encore puisqu’un « bandit qui doit de l’argent à tout le monde » a déposé une procédure contre le Festival de Cannes pour interdire la projection de « Don Quichotte » de Terry Gilliam « l’œuvre de sa vie » (voir article d’humeur). Thierry Frémaux l’assure : « Le Festival est toujours du côté des auteurs et des artistes ». Yilmaz Guney (YOL), Andrzej Wajda (L’Homme de Fer), et aujourd’hui, Kirill Serebrennikov (LETO) ou Jafar Panahi (Trois Visages), deux réalisateurs en résidence surveillée. Il a évoqué aussi le retour de Lars Von Trier « qui a vécu 6 ans de punition après ses déclarations connes, bêtes, idiotes, une potache d’adolescent attardé alors qu’il n’est ni nazi, ni antisémite ». Son film, La Maison que Jack a construit sera présenté en séance Hors Compétition. « Ce sera aussi dur qu’Antechrist, un film pas recommandé pour les âmes sensibles » dixit le délégué du Festival.

Le point sur la Compétition Officielle…

Pour autant, les studios américains seront toujours avec le dévoilement en première mondiale d’un Starwars soit la rencontre de Han Solo avec Chewbacca… Et pas de films Netflix cette année car leur obstination à ne pas sortir en salles est rédhibitoire à leur sélection à Cannes. Néanmoins, « le dialogue se poursuit avec Netflix de manière constructive ». Et Thierry Frémaux de poursuivre : « La Compétition Officielle a été particulièrement renouvelée… On ne peut pas dire cette année, ce reproche récurrent : c’est toujours les mêmes ». D’autant qu’il a pris tout le monde à contre-pied, lui qui adore le Foot et l’OL, en sélectionnant en Compétition, le dernier film de Jean-Luc Godard, Le Livre d’Images. Ou encore, Yomeddine, le premier film de l’Egyptien, A.B. Shawky dont le héros est un lépreux… Il a évoqué aussi celui de Nadine Labaki, Capharnaüm, le premier Libanais depuis Maroun Bagdadi, celui de Christophe Honoré avec Plaire, Aimer et Courir Vite, En Guerre de Stéphane Brizé avec toujours Vincent Lindon, « la suite de La Loi du Marché », BlacKKKlansman de Spike Lee, ou encore Les Filles du Soleil d’Eva Husson sur la brigade de Femmes Kurdes qui se sont battues contre les terroristes de Daesh… A Un Certain Regard, manifestement, il ne faudra pas rater RAFIKI soit deux femmes qui s’aiment à Nairobi. La réalisatrice, Wanuri Kahiu a dû fuir le Kenya juste avant d’être arrêtée…

« Il n’y aura jamais de complaisance en sélection officielle »

Thierry Frémaux insiste : « Nous avons sélectionné les meilleurs films, il n’y aura jamais de complaisance en sélection officielle ». Cette remarque était sensée mettre un terme à une polémique  immortelle à Cannes sur la place des femmes : « Il y a 7 % de femmes réalisatrices de par le monde, et nous, au Festival, nous en sélectionnons chaque année entre 18 et 23 %. Il a évoqué les quatre leçons de cinéma de cette année, un record, soit celle de Ryan Coogler, Christopher Nolan, Gary Oldman et John Travolta pour les 40 ans de Grease. A Cannes Classics, la copie restaurée en 70mm de 2001 L’Odyssée de l’Espace devrait être très courue tout comme la copie 35mm du Voleur de Bicyclette, le chef d’œuvre de Vittorio de Sica…

L’hommage émouvant à Pierre Rissient…

Il y a eu aussi un moment d’émotion lorsque Thierry Frémaux a évoqué la disparition de Pierre Rissient âgé de 82 ans. « Il a eu 1000 vies dans le cinéma… Il disait toujours qu’il avait une mauvaise santé de fer. C’était l’un des assistants de Henri Decoing en 51, d’A bout de souffle… Il formait avec Bertrand Tavernier un couple de fer qui ferraillait souvent avec les journalistes pour défendre leurs films ». Et d’ajouter : « Il était comme un frère pour Bertrand Tavernier qui est comme un second père pour moi. Donc Pierre Rissient était un peu mon oncle. Je l’ai eu au téléphone la veille de son entrée à l’hôpital et il me parlait de ses films à Cannes… C’est lui qui avait découvert Jane Campion, King Hu, Hou Hsiao Hsien… Il était un bon scout pour le Festival et un ami fidèle ». A la Quinzaine, Martin Scorsese lors de la remise de son Carrosse d’Or, repassera Mean Streets, un film découvert et promu par… Pierre Rissient. Son livre d’entretien est préfacé par Clint Eastwood, et postfacé par Bertrand Tavernier, « un beau casting »…

Pascal Gaymard