Accueil À la Une HOMMAGE – Marjane Satrapi : « Morte de tristesse »…

HOMMAGE – Marjane Satrapi : « Morte de tristesse »…

Marjane Satrapi est une des grandes figures contemporaines du cinéma d’animation et de la bande dessinée, dont l’œuvre a renouvelé le récit autobiographique et le regard porté sur l’Iran contemporain.

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Née le 22 novembre 1969 à Rasht, dans le nord de l’Iran, Marjane Satrapi grandit dans une famille progressiste, proche des milieux communistes et engagée contre la dictature du Shah puis contre la dérive autoritaire de la République islamique. Adolescente marquée par la guerre Iran-Irak et la répression, elle est envoyée à 14 ans en Autriche, avant de revenir brièvement en Iran puis de s’installer en France au milieu des années 1990. Formée aux beaux-arts et à la communication visuelle, elle passe par les Arts déco de Strasbourg, où ses enseignants l’orientent vers l’illustration et la bande dessinée. Sa rencontre avec le dessinateur David B. à Paris sera décisive, l’encourageant à faire de sa propre vie, la matière première d’un récit graphique.

De la bande dessinée au phénomène « Persepolis »

Marjane Satrapi se fait connaître au tournant des années 2000 avec la série de bande dessinée « Persepolis », publiée en quatre tomes, où elle raconte son enfance à Téhéran, son exil en Europe et son retour désenchanté en Iran. Le dessin en noir et blanc, d’une grande économie de traits, associe une apparente simplicité graphique à une puissance politique et émotionnelle, en superposant le grand récit de la Révolution islamique et le regard intime d’une jeune fille en quête de liberté. Rapidement saluée par la critique, la série devient un phénomène éditorial, traduite dans de nombreuses langues, et contribue à imposer en France la bande dessinée autobiographique comme un genre majeur. D’autres ouvrages, comme « Poulet aux prunes » ou ses albums jeunesse, confirment sa capacité à mêler humour noir, mélancolie et réflexion politique.

Cinéaste : une œuvre entre animation et prises de vues réelles

En 2007, Marjane Satrapi co-réalise avec Vincent Paronnaud, l’adaptation animée de « Persepolis », qui transpose son univers graphique en un long-métrage fidèle à la sobriété du trait d’origine. Le film, réalisé en noir et blanc, reçoit le Prix du Jury au Festival de Cannes 2007, décroche deux César (Meilleur premier film et Meilleure adaptation) et obtient une nomination à l’Oscar du meilleur film d’animation. En 2011, elle adapte à nouveau sa propre bande dessinée avec « Poulet aux prunes », cette fois en prises de vues réelles, porté par Mathieu Amalric, présenté à la Mostra de Venise et primé à Abu Dhabi et São Paulo. Elle poursuit ensuite un chemin plus international avec la comédie noire horrifique « The Voices » (2014), portée par Ryan Reynolds, puis « Radioactive » (2019), biopic de Marie et Pierre Curie mené par Rosamund Pike, qui confirme son goût pour les récits de figures féminines fortes confrontées au pouvoir et à la norme sociale.

Un regard politique et féministe

Si Marjane Satrapi refuse souvent les étiquettes, son œuvre est traversée par une conscience politique aiguë et un féminisme sans complaisance. Qu’il s’agisse de la jeune Marji de « Persepolis », de la figure de l’artiste brisée de « Poulet aux prunes » ou de Marie Curie dans « Radioactive », ses personnages affrontent la censure, le patriarcat, les injonctions sociales et religieuses, souvent avec un humour ravageur qui désamorce le pathos. Son engagement se prolonge hors écran : en 2023, elle publie la bande dessinée collective « Femme, vie, liberté » consacrée à Mahsa Amini et au soulèvement iranien, et elle n’hésite pas à prendre publiquement position, allant jusqu’à refuser la Légion d’honneur en dénonçant « l’attitude hypocrite » de la France vis-à-vis du régime iranien. Chez elle, la notion de liberté n’est jamais abstraite : elle se décline dans le choix des formes (du roman graphique à l’animation, du drame au genre), des héroïnes et des récits, toujours pensés comme des contre-récits aux discours dominants sur l’Iran, les femmes et le pouvoir.

Une artiste à la croisée des arts

Membre de l’Académie des Beaux-arts depuis 2024, Marjane Satrapi incarne aujourd’hui une figure rare : celle d’une dessinatrice devenue cinéaste, capable de naviguer entre bande dessinée, cinéma d’auteur et production internationale sans perdre la cohérence de son univers. Son style graphique immédiatement reconnaissable – silhouettes noires, visages expressifs, composition épurée – a influencé toute une génération d’auteurs de bande dessinée et d’animateurs, en France comme à l’étranger. En passant du papier à l’écran, elle a montré que l’intime pouvait être radicalement politique, et que le récit de soi pouvait devenir un outil de déconstruction des représentations occidentales sur l’Iran et le monde musulman. Alors qu’elle travaille à un nouveau long-métrage, « Paris Paradis », sa trajectoire continue de dessiner un pont entre arts graphiques, cinéma et engagement, où la liberté de ton reste son moteur le plus puissant. Elle nous a quitté à l’âge de 56 ans, trop tôt, trop brutalement, trop vite. Dans un communiqué transmis à l’AFP, ses proches assurent : « Marjane Satrapi est morte de tristesse un peu plus d’un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie »…  Le Producteur, acteur et scénariste, Mattias Ripa est décédé le 8 avril 2025…

Pascal Gaymard

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