Accueil À la Une GRASSE – Vingt ans après avoir sauvé les fleurs de Grasse, la...

GRASSE – Vingt ans après avoir sauvé les fleurs de Grasse, la filière franchit un cap historique avec son nouveau laboratoire de transformation végétale

Entre mémoire, innovation et souveraineté agricole, le Pays de Grasse vient de franchir une étape majeure de son histoire. Lundi 15 juin, élus, producteurs, représentants de l’État et acteurs de la filière parfum ont inauguré à Mouans-Sartoux le nouveau laboratoire de transformation végétale des Fleurs d’Exception du Pays de Grasse.

0
@alpes-maritimes.gouv

Un équipement attendu depuis plusieurs années qui symbolise la renaissance spectaculaire d’une filière que beaucoup croyaient condamnée il y a encore vingt ans. Derrière ce bâtiment se joue bien davantage qu’un simple projet agricole : l’avenir d’un patrimoine mondialement reconnu et l’ambition de transmettre aux générations futures les savoir-faire qui ont fait la réputation de Grasse, capitale mondiale du parfum.

Quand les fleurs de Grasse semblaient promises à disparaître

Il y a des inaugurations qui dépassent largement le cadre d’un ruban coupé et d’un bâtiment ouvert au public. Celle du laboratoire de transformation végétale des Fleurs d’Exception du Pays de Grasse appartient à cette catégorie rare.

Lundi 15 juin, à Mouans-Sartoux, l’émotion était palpable parmi les producteurs, les élus et les représentants de l’État réunis autour d’un projet devenu le symbole d’une renaissance agricole et économique inattendue, car pour mesurer la portée de cette inauguration, il faut revenir vingt ans en arrière.

En 2006, lorsque naît l’association des Fleurs d’Exception du Pays de Grasse, l’avenir de la culture florale locale apparaît plus qu’incertain. La pression foncière, l’urbanisation galopante, la concurrence internationale et le vieillissement des exploitants menacent directement une activité plusieurs fois centenaire. Beaucoup considèrent alors que la rose centifolia, le jasmin de Grasse, la tubéreuse ou l’immortelle ne survivront pas à la mondialisation.

« Tout semblait conspirer à faire de la fleur de Grasse un souvenir », a rappelé le préfet des Alpes-Maritimes, Laurent Hottiaux, lors de son discours inaugural. Pourtant, quelques producteurs refusent cette fatalité. Vingt ans plus tard, leur pari apparaît comme l’une des plus remarquables réussites agricoles du département.

Une filière reconstruite pierre après pierre

Les chiffres illustrent l’ampleur du chemin parcouru.

Depuis sa création, l’association a accompagné la création, l’agrandissement ou la reconversion de vingt-quatre exploitations agricoles engagées en agriculture biologique. Elle a contribué à relancer l’installation de jeunes agriculteurs et à recréer une dynamique économique autour des plantes à parfum. Cette mobilisation a également permis l’inscription, en 2018, des savoir-faire liés au parfum en Pays de Grasse au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO, une reconnaissance mondiale qui a profondément changé la visibilité du territoire.

Parallèlement, la filière a obtenu la protection de l’« Absolue du Pays de Grasse » à travers une indication géographique garantissant l’origine et l’authenticité de cette matière première exceptionnelle.

Au fil des années, les Fleurs d’Exception du Pays de Grasse ont également développé des formations spécialisées, créé des partenariats avec France Travail, constitué un fonds de dotation et imaginé un véritable écosystème destiné à pérenniser la filière.

Un laboratoire pour transformer localement la richesse du territoire

Le nouveau laboratoire constitue aujourd’hui la pièce maîtresse de cette stratégie. Pensé comme un outil collectif, il permettra aux agriculteurs de transformer eux-mêmes leurs productions biologiques grâce à des équipements de distillation et de séchage jusqu’ici difficilement accessibles à l’échelle individuelle.

Au-delà de sa vocation technique, le site a été conçu comme un véritable tiers-lieu agricole et scientifique. Il accueillera des formations professionnelles, des ateliers pratiques, des échanges entre producteurs, des partenariats de recherche avec les laboratoires spécialisés ainsi que des journées portes ouvertes destinées au grand public.

Cette dimension collaborative explique son obtention du label national « Manufacture de proximité », décerné par l’État dans le cadre du plan France Relance, l’investissement public a d’ailleurs été conséquent. En effet, entre 2022 et 2025, l’État a consacré 354 000 euros à ce projet, dont 304 000 euros d’aides à l’investissement et 50 000 euros de soutien au fonctionnement.

La capitale française du parfum regarde vers l’avenir

L’enjeu dépasse largement la seule agriculture. Aujourd’hui, le Pays de Grasse représente près de la moitié de la production française d’ingrédients aromatiques. La filière emploie environ 3 500 personnes et génère près de 700 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel.

Des géants mondiaux de la parfumerie continuent d’y rechercher des matières premières introuvables ailleurs. La rose centifolia de Grasse, le jasmin grandiflorum ou encore l’immortelle bénéficient d’une réputation internationale qui alimente les créations des plus grandes maisons de luxe.

Dans un contexte où la traçabilité, l’authenticité et les productions locales deviennent des critères stratégiques pour les consommateurs, la relocalisation des étapes de transformation représente un atout économique majeur.

« Les plus grandes maisons viennent chercher ici ce que nulle chimie ne saurait imiter : la signature d’un terroir et la main de ceux qui le cultivent », a souligné Laurent Hottiaux.

Le défi de la transmission et du renouvellement des générations

Si les résultats sont spectaculaires, les défis restent nombreux. Le premier concerne le renouvellement des générations agricoles.

La récente formation professionnelle organisée par l’association a permis à douze stagiaires de découvrir les métiers de la filière parfum. Une initiative saluée par le préfet comme un modèle de transmission indispensable à la survie du secteur. La filière doit également s’adapter aux évolutions réglementaires européennes qui transformeront l’actuelle indication géographique de l’Absolue du Pays de Grasse en indication géographique protégée agricole sous l’autorité de l’INAO.

Autre enjeu majeur : préserver dans la durée la reconnaissance obtenue auprès de l’UNESCO. Cette distinction n’est jamais acquise définitivement. Elle suppose que les trois piliers des savoir-faire grassois demeurent vivants : la culture des plantes, la transformation des matières premières et l’art de la composition parfumée.

Une victoire collective pour le territoire

À travers cette inauguration, c’est finalement toute une vision du développement territorial qui est célébrée. Une vision fondée sur la coopération entre agriculteurs, collectivités, entreprises privées, laboratoires de recherche et pouvoirs publics. Une vision qui démontre qu’un patrimoine culturel peut devenir un levier économique moderne. Une vision qui montre qu’une activité considérée comme condamnée peut redevenir un moteur de croissance lorsqu’elle s’appuie sur l’innovation et la transmission.

Vingt ans après sa création, l’association des Fleurs d’Exception du Pays de Grasse apparaît aujourd’hui comme l’un des exemples les plus réussis de reconquête agricole en France. À Mouans-Sartoux, ce laboratoire n’est donc pas seulement un bâtiment de plus : il est le symbole d’un territoire qui a refusé d’abandonner son histoire et qui a choisi, au contraire, d’en faire un projet d’avenir.

Comme les fleurs qu’il contribuera à transformer, il incarne cette idée simple mais essentielle : certaines traditions ne survivent que lorsqu’elles acceptent de se réinventer.

Véronique La Rosa

LAISSER UN COMMENTAIRE

Merci de poster votre commentaire
Merci d'entrer votre nom içi

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.