Une voix nouvelle de la poésie contemporaine née sur les rivages de la Méditerranée
Il est des livres qui ressemblent à des cartes géographiques. Non pas celles qui dessinent les frontières, mais celles qui révèlent les territoires invisibles de la mémoire, de l’exil, de l’enfance et de l’identité. Avec L’île d’en face, son premier recueil publié aux éditions Encres Vives au printemps 2026, Laurène Mélia signe une œuvre sensible, lumineuse et profondément intime qui invite le lecteur à traverser les continents autant que les paysages intérieurs.
Née à Nice en 1988, de nationalité franco-belge, Laurène Mélia a suivi un parcours qui semblait initialement l’éloigner du monde littéraire. Diplômée en droit international et en sciences politiques, notamment à Sciences Po Grenoble, elle exerce pendant près d’une décennie comme avocate spécialisée en droit international à Bruxelles avant d’entreprendre un changement radical de vie. En 2024, elle quitte l’Europe avec sa famille pour un long voyage en Asie du Sud-Est qui la conduit finalement à Penang, en Malaisie, où elle décide de s’installer et de renouer avec une passion ancienne : l’écriture.
Cette parenthèse géographique devient rapidement une parenthèse existentielle. Dans le silence insulaire, au contact d’une nature luxuriante et loin des rythmes effrénés de la vie professionnelle européenne, la poétesse retrouve les mots qui l’accompagnent depuis l’enfance.


Une poésie du déplacement et de l’appartenance
Sous-titré 433e Lieu (Nice – Bruxelles – Penang), le recueil se présente comme une succession de fragments, de souvenirs, de visions et de méditations poétiques qui dessinent les contours d’une identité en mouvement.
L’île dont il est question n’est jamais tout à fait définie. Elle est à la fois Penang, lieu de renaissance, Nice, terre natale, Bruxelles, ville de construction personnelle, mais aussi cet espace intérieur où chacun conserve les traces de ce qu’il a été.
À travers une écriture volontairement dépouillée, Laurène Mélia interroge la mémoire et la distance. Les paysages méditerranéens de son enfance niçoise apparaissent régulièrement comme des points d’ancrage émotionnels.
Ainsi, l’un des passages les plus évocateurs du recueil convoque immédiatement les images de la Côte d’Azur :
« Il y avait le soleil, les galets, la promenade des Anglais. Et la mer, partout la mer, dans nos yeux, sur notre peau, dans le creux de nos mains. »
Plus loin, c’est toute la géographie sentimentale de Nice qui ressurgit :
« Elle est assise sur les rives de ma mémoire. Elle attend le bus n°15 sous le préau de l’avenue Scuderi. »
Ces références niçoises ne sont jamais anecdotiques. Elles constituent le socle d’une réflexion plus large sur les racines et la manière dont les lieux continuent à vivre en nous longtemps après que nous les avons quittés.
Entre Bruxelles et Penang, la quête d’un nouvel horizon
Le livre se construit également autour d’une opposition récurrente entre deux univers.
D’un côté, Bruxelles et ses tours de bureaux, ses écrans, ses échéances professionnelles et son rythme urbain.
De l’autre, Penang, son rapport au temps, sa végétation tropicale, ses marchés, sa mer et ses silences.
Les pages consacrées à la vie professionnelle passée de l’auteure comptent parmi les plus fortes du recueil.
Dans « La tour », Laurène Mélia décrit avec une précision presque clinique le quotidien des grandes organisations internationales :
« Monter. Grimper. Allumer les écrans. Éteindre la lumière. »
Ou encore :
« Des mots vides. Vidés. Vidants. Chit Chat. Au 38ème étage. Place Bruxelles-Schuman. »
Face à cette verticalité du monde moderne se déploie progressivement l’horizontalité de l’île.
Penang apparaît alors comme un territoire de réconciliation avec soi-même.
« J’ai retrouvé mes ailes imaginaires. »
Ou encore :
« Sur l’île, on a du temps, du temps à ne savoir qu’en faire. »
Une écriture nourrie par les grands poètes
L’ombre bienveillante de plusieurs grandes figures de la poésie française traverse le recueil.
Laurène Mélia revendique l’influence de René Char, Paul Éluard ou encore Blaise Cendrars, découverts durant sa scolarité au lycée Stanislas de Nice grâce à son enseignante Françoise Wagner.
Le livre s’ouvre d’ailleurs sur une citation de René Char :
« Les ans passèrent. Les orages moururent. »
Cette filiation poétique se retrouve dans l’attention portée aux éléments naturels, aux sensations, aux paysages et à la liberté formelle du texte.
La poésie de Laurène Mélia refuse les démonstrations intellectuelles. Elle privilégie la sensation, le souvenir et l’image.
Une invitation à ralentir
Au-delà du récit autobiographique, L’île d’en face est également une réflexion sur notre rapport au temps.
Dans une époque dominée par l’urgence permanente, le livre propose un autre rythme.
Les verbes reviennent comme des mantras :
Regarder
Écouter
Sentir
Cette simplicité apparente constitue sans doute la véritable force du recueil. Elle transforme chaque page en invitation à ralentir, à observer davantage et à habiter pleinement le monde.
Une première œuvre prometteuse
Avec L’île d’en face, Laurène Mélia livre un premier ouvrage à la fois personnel et universel. Son parcours atypique, entre droit international, expatriation et écriture, nourrit une œuvre où chacun peut reconnaître une part de ses propres questionnements sur les origines, les départs, les retours et les transformations de l’existence.
L’ouvrage marque une entrée remarquée dans le paysage poétique contemporain et ouvre une nouvelle étape dans le parcours de son auteure, qui prépare déjà une version bilingue français-anglais intitulée The Island Next Door.
Une manière de poursuivre ce dialogue entre les langues, les cultures et les horizons qui irrigue déjà chacune des pages de ce premier recueil.
La Rédaction













