Par Mathilde Vignal – Photos Dominique Maurel
Jour 10 : deux films, une même époque
Dixième jour sur la Croisette, et le festival nous offre quelque chose d’assez rare : deux films qui se regardent dans le blanc des yeux. Même époque. Deux destins aux antipodes. Et ensemble, ils forment ce que Cannes sait faire de mieux : nous bousculer, nous faire réfléchir à qui nous sommes vraiment.
La Bataille de Gaulle : le film de l’année
Commençons par l’évidence. La Bataille de Gaulle, L’Âge de fer est pour moi le film français de l’année. Peut-être l’un des projets les plus ambitieux du cinéma français contemporain, 74 millions d’euros de budget, 150 personnages, un tournage d’un an, et une ambition de blockbuster historique qu’on n’avait pas vu en France depuis Le Comte de Monte-Cristo.
Antonin Baudry, qu’on connaissait déjà pour Le Chant du loup, que j’avais déjà beaucoup aimé, passe ici un cap. Plutôt qu’un biopic classique et solennel, il filme les premiers jours d’un homme presque seul face à l’Histoire. Juin 1940. La France s’effondre. Au milieu du chaos, un homme refuse de céder, sans armée, sans appui, sans espoir, mais avec une conviction folle : la France n’a pas déposé les armes. De Gaulle n’est pas encore le monument qu’on connaît. C’est un homme traqué, déchu de sa nationalité, condamné à mort par contumace, contraint de quémander l’aide d’un Churchill capricieux. Et c’est précisément là que le film devient fascinant.
Simon Abkarian est habité, électrique, immense dans ce rôle. Il compose un de Gaulle d’abord presque comique dans sa rigidité, ce grand corps d’asperge qui ne rentre nulle part, et qui gagne progressivement en puissance et en épaisseur à mesure que le film avance, comme un croquis qui se précise. C’en est presque déroutant. On en sort le souffle coupé, fier, avec une furieuse envie de voir la suite. À une époque où les grandes fresques historiques reviennent au centre du cinéma mondial, La Bataille de Gaulle redonne au récit historique français une place digne sur grand écran. Rendez-vous le 3 juin en salle, ne le ratez sous aucun prétexte.
Notre Salut : l’envers du décor
Et puis il y a Notre Salut, en compétition officielle. Emmanuel Marre braque sa caméra sur le contrechamp de la grande Histoire. Si La Bataille de Gaulle montre ceux qui ont dit non, Notre Salut s’intéresse à ceux qui ont dit oui, ou plutôt à ceux qui n’ont rien dit du tout, ce qui revient au même.
Septembre 1940. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, loin de sa femme et ses enfants. Dans sa valise : un traité politique édité à compte d’auteur et une conviction, celle d’être enfin à sa place. Petit ingénieur sans éclat, il va tirer profit du marasme de l’Occupation pour grimper dans les rouages de la nouvelle administration. Pas un monstre de cinéma. Pas un salaud flamboyant. Juste un homme ordinaire, efficace, qui fait son travail, et qui, ce faisant, rend l’horreur possible. Marre s’est inspiré de son propre arrière-grand-père pour raconter cette histoire, ce qui lui donne une profondeur et une honnêteté troublantes.
Swann Arlaud est bien de bout en bout, dans ce registre retenu, intérieur, qui fait froid dans le dos précisément parce qu’il ne joue jamais le mal de façon appuyée. Ce film gratte. Il reste. Il dérange longtemps après qu’on ait quitté la salle.
Un triptyque vertigineux
Ce qui est remarquable, c’est que Cannes a eu l’intelligence, ou le flair, de réunir sur la même édition trois films qui regardent la même époque depuis trois angles différents. Moulin filme l’héroïsme dans sa plus grande solitude. La Bataille de Gaulle filme la naissance d’un mythe dans le chaos. Notre Salut filme la médiocrité ordinaire qui rend le pire possible. Ensemble, ils forment un triptyque vertigineux sur ce que la France a été, et peut-être sur ce qu’elle reste capable d’être, dans un sens comme dans l’autre.
C’est ça, Cannes. Pas seulement un tapis rouge. Un endroit où le cinéma fait ce qu’il fait mieux que tout : mettre des images sur ce qu’on n’ose pas dire.













