Dans certaines boucheries françaises, l’addition dépasse désormais les 400 euros pour un agneau entier. Au Maroc, certains moutons franchissent la barre symbolique des 6.000 à 7.000 dirhams, soit plus de 600 euros et partout, le même constat revient : Le mouton de l’Aïd est devenu un luxe. Bientôt la fête de l’Aïd el-Kébir et des milliers de familles cherchent encore comment financer ce rituel profondément ancré dans la tradition musulmane. Car derrière l’image spirituelle de la fête se cache une mécanique économique gigantesque, où se mêlent agriculture, spéculation, contraintes religieuses et tensions mondiales sur les filières alimentaires.
Une fête religieuse devenue un immense marché économique
L’Aïd el-Kébir — ou Aïd al-Adha — commémore le sacrifice d’Ibrahim, prêt selon la tradition islamique à offrir son fils à Dieu avant qu’un mouton ne lui soit substitué. Chaque année, des millions de familles musulmanes achètent donc un animal destiné au sacrifice rituel.
En France, il s’agit principalement de moutons ou d’agneaux. Quant au Maroc, près de six millions de têtes sont sacrifiées chaque année, ce qui constitue un marché colossal. Selon les chiffres cités par l’enseignant-chercheur Mohamed Taher Sraïri, ce sont près de 18 milliards de dirhams — soit environ 1,7 milliard d’euros — qui changent de mains en quelques jours dans le royaume chérifien. « L’Aïd est traditionnellement l’occasion d’un transfert massif des villes vers les campagnes », explique-t-il.
En France, l’agneau atteint des prix records
Dans plusieurs boucheries françaises, les prix s’envolent. À Gerzat, près de Clermont-Ferrand, l’agneau entier est proposé autour de 16 euros le kilo. Pour un animal de 25 kilos, la facture grimpe ainsi à environ 400 euros. Même les professionnels reconnaissent la brutalité de la hausse : « Ça fait super cher pour un agneau », admet un boucher interrogé dans l’article.
Conséquence immédiate : les commandes d’animaux entiers diminuent et les consommateurs se rabattent sur l’achat au détail. Dans d’autres boucheries, les tarifs oscillent entre 250 et 350 euros selon la taille et l’âge de l’animal.
Le calendrier religieux percute la réalité agricole
L’une des principales causes de cette flambée réside dans un décalage entre le calendrier religieux musulman et le cycle naturel de l’élevage ovin. Cette année, l’Aïd el-Kébir tombe au printemps. Or les brebis mettent bas principalement entre janvier et juillet. Les agneaux disponibles n’ont donc souvent que deux à quatre mois, alors que le rite religieux exige généralement un animal âgé d’au moins six mois.
« Les animaux conformes ont déjà été écoulés lors des fêtes de Pâques ou sur les marchés d’hiver », explique Richard Rendanne, président de la fédération départementale ovine du Puy-de-Dôme. Le marché se retrouve donc mécaniquement sous tension.
« Le mouton reste le parent pauvre de l’agriculture »
Mais la saisonnalité ne suffit pas à expliquer la crise. L’élevage ovin traverse depuis plusieurs années une profonde fragilisation économique : charges alimentaires, coûts vétérinaires, hausse de l’énergie, sécheresses répétées, pression de la prédation et manque de rentabilité pèsent lourdement sur les exploitations. « Produire un kilo d’agneau coûte entre 9 et 20 euros selon les exploitations », rappelle Richard Rendanne.
Et le constat est brutal : « Le mouton reste le parent pauvre de l’agriculture. » La France ne produit aujourd’hui qu’environ 45 % de la viande ovine qu’elle consomme, accentuant encore la pression sur les prix.
Au Maroc, la spéculation alimente la colère populaire
Au Maroc, la situation prend une dimension encore plus explosive. Dans les grands souks et les périphéries urbaines de Casablanca ou Rabat, des centaines d’engraisseurs et d’intermédiaires profitent de la période pour réaliser des bénéfices considérables.

Le mécanisme est simple. Des agneaux jeunes sont achetés environ 1.800 dirhams, puis engraissés pendant plusieurs mois avant d’être revendus avec parfois plus de 1.000 dirhams de marge par tête. « Les agneaux doivent manger beaucoup et bouger le moins possible », explique même un youtubeur-agriculteur suivi par des dizaines de milliers d’abonnés. Le phénomène nourrit une spéculation massive et la colère devient grandissante chez les consommateurs.
Une pression sociale immense
Car au-delà de la religion, l’Aïd el-Kébir est aussi une affaire d’honneur social. Au Maroc notamment, ne pas acheter de mouton peut être vécu comme une humiliation. Un ouvrier interrogé par MarocHebdo raconte avoir contracté un crédit de 6.000 dirhams pour acheter un mouton. « Si je n’achète pas le mouton, mes enfants me regarderont avec honte et les voisins diront que je suis un raté », confie-t-il.
Cette pression sociale rend la demande presque incompressible, même lorsque les prix deviennent insoutenables.
Mohammed VI avait déjà tiré la sonnette d’alarme
La situation avait atteint un tel niveau de tension en 2025 que le roi Mohammed VI avait appelé les Marocains à renoncer exceptionnellement au sacrifice rituel afin d’éviter une flambée incontrôlée des prix et une pénurie de bétail.
Un geste extrêmement rare et révélateur de la sensibilité politique du sujet. Cette année encore, le Premier ministre marocain Aziz Akhannouch a été contraint d’intervenir publiquement pour dénoncer les pratiques spéculatives de certains intermédiaires.
Des alternatives religieuses souvent méconnues
Pourtant, plusieurs responsables religieux rappellent que le mouton n’est pas l’unique option reconnue par la tradition islamique. Chèvres, bovins ou camelins peuvent également être sacrifiés dans certaines conditions.
Les bovins notamment présentent l’avantage de pouvoir être partagés entre plusieurs familles. « L’Aïd el-Kébir est aussi une fête de solidarité », rappelle Mohamed Messoussa, président du collectif des mosquées de Clermont-Ferrand. De même, de plus en plus de fidèles choisissent de financer des sacrifices via des associations humanitaires dans des pays pauvres.
Une crise qui dépasse largement la religion
Derrière la flambée du prix du mouton se dessine en réalité une crise agricole et sociale bien plus vaste : dépendance alimentaire, fragilité des filières d’élevage, spéculation commerciale, précarisation des ménages et la fracture toujours plus croissante entre traditions culturelles et réalités économiques.
Le mouton de l’Aïd devient ainsi le symbole d’un monde où même les rituels les plus anciens se heurtent désormais aux lois brutales du marché.
La Rédaction













