Présentation Vidéo YT du 16 avr. 2026 Le Club Idées « Faut-il un anarchiste à la tête de l’État ? » Pour en débattre, Alexandre Devecchio reçoit Michel Onfray et David Lisnard dans Esprits Libres.

Dans l’émission Esprits libres du Figaro, diffusée le 16 avril 2026, David Lisnard et Michel Onfray ont confronté deux visions de la France : l’une libérale, municipale et décentralisatrice ; l’autre proudhonienne, souverainiste et critique du marché. Derrière la question volontairement provocatrice — « Faut-il un président anarchiste ? » — s’est imposé un débat beaucoup plus profond sur l’État, l’Europe, la démocratie locale, le travail et la nation.

Une question provocatrice, un débat de fond

Le titre pouvait sembler relever du clin d’œil intellectuel : faut-il un président anarchiste pour sauver la France ? Mais l’échange entre Michel Onfray et David Lisnard, animé par Alexandre Devecchio dans Esprits libres, s’est rapidement éloigné du simple jeu de formule. L’émission, publiée par Le Figaro le 16 avril 2026, réunit deux figures qui partagent au moins un diagnostic : la France souffre d’un excès de centralisation, d’un État trop lourd, d’une bureaucratie qui étouffe les énergies locales et d’une crise profonde de la démocratie représentative. Mais à partir de ce constat commun, les chemins divergent.

Michel Onfray réhabilite l’anarchie positive

Michel Onfray commence par lever une ambiguïté. L’anarchie, dit-il en substance, n’est pas nécessairement le chaos. Elle peut être, chez Proudhon, un projet d’organisation politique fondé sur la coopération, la mutualisation, l’autogestion et la commune. Pour le philosophe, l’anarchie positive n’est pas la destruction de l’ordre, mais la construction d’un ordre venu d’en bas. Le pouvoir doit venir de ceux sur lesquels il s’exerce. Ce modèle repose sur la commune, sur les régions, sur une France fédérative capable de respecter ses différences historiques, géographiques et culturelles. Onfray oppose ainsi les Jacobins aux Girondins, Paris aux territoires, la centralisation à la fédération. À ses yeux, la France pourrait retrouver une vitalité politique en renouant avec une organisation plus horizontale, où la nation ne serait pas uniformité mais composition.

David Lisnard refuse l’étiquette anarchiste, mais assume le réflexe anti-centralisateur

David Lisnard, lui, refuse de se dire anarchiste. Pour le maire de Cannes et président de l’Association des maires de France, le mot reste associé au désordre. Mais son propos rejoint néanmoins Onfray sur un point central : la France est malade de son hypercentralisation. Lisnard défend une subsidiarité ascendante. L’individu, la famille, l’entreprise, l’association, la commune doivent être les premiers lieux de décision. L’État ne doit intervenir que lorsque l’échelon inférieur ne peut pas agir seul. Sa formule politique est claire : l’individu doit être propriétaire de sa vie. L’État doit protéger, non administrer chaque geste. La commune devient alors le lieu naturel de la liberté concrète, celui où les décisions se prennent au plus près du réel.

Proudhon, de Gaulle, Pompidou : le grand détour historique

Le débat prend ensuite une dimension historique. Michel Onfray relit le dernier de Gaulle à travers Proudhon. Pour lui, la participation, l’association capital-travail et la régionalisation proposées à la fin des années 1960 constituaient une réponse profondément proudhonienne à la crise de Mai 68. Dans cette lecture, Pompidou apparaît comme celui qui aurait refermé cette possibilité. Onfray voit dans l’échec du référendum de 1969 la défaite d’une autre France possible : décentralisée, sociale, régionale et participative. Lisnard nuance cette interprétation. Il revendique, lui, un libéralisme pompidolien fondé sur la créativité, la culture, la propriété populaire et l’association entre capital et travail. Il voit dans Pompidou un président de la modernisation, de l’industrie, de la culture et de la liberté productive.

Le libéralisme, point de rupture majeur

Le vrai désaccord surgit sur le libéralisme. Pour Michel Onfray, le libéralisme reste une idéologie, au même titre que le socialisme ou le marxisme. Il conteste l’idée selon laquelle le marché serait une vérité naturelle. À ses yeux, lorsque le marché devient principe général d’organisation sociale, il produit la loi de la jungle. Le philosophe refuse que la logique marchande s’applique à l’hôpital, à l’école, à l’armée, à la culture, au corps humain ou à la vieillesse. Il dénonce une société où la rentabilité deviendrait le critère suprême. David Lisnard réplique en praticien. Pour lui, le libéralisme n’est pas l’abandon au marché, mais la liberté encadrée par des règles. Il distingue économie de marché et société de marché. Il défend l’impôt, mais refuse l’impôt spoliateur. Il défend l’État, mais un État concentré sur ses fonctions essentielles : justice, sécurité, défense, instruction. À ses yeux, la France n’est pas un enfer ultralibéral, mais au contraire un pays saturé de prélèvements, de normes et de dépenses publiques, sans que les services publics soient à la hauteur.

L’Europe au banc des accusés

Sur l’Europe, le rapprochement est plus net. Michel Onfray accuse l’Europe maastrichtienne d’avoir confisqué la souveraineté populaire. Il distingue l’Europe comme civilisation et l’Union européenne comme système technocratique. Pour lui, être hostile à Maastricht ne signifie pas être hostile à l’Europe. David Lisnard, de son côté, plaide pour une ambition européenne repensée. Il ne rejette pas l’Europe, mais critique une construction devenue verticale, normative et bureaucratique. L’Europe utile serait celle des projets industriels, de l’intelligence artificielle, du quantique, de la puissance et de la coopération entre nations. Là encore, les deux hommes se retrouvent dans une critique de la dépossession démocratique.

La nation contre l’archipélisation

La dernière partie de l’échange revient à la nation. Michel Onfray défend une France capable d’intégrer ses différences régionales, religieuses ou culturelles sans renoncer à son unité. Le modèle qu’il esquisse n’est ni jacobin ni communautariste : il repose sur une nation forte, mais décentralisée. Il appelle à retrouver le goût d’être français, tout en refusant de confondre patriotisme, nationalisme et impérialisme. Pour lui, le nationalisme peut être une réponse à l’impérialisme, non sa cause. Lisnard abonde largement. Il dit voir, dans le pays réel, une France encore créative, travailleuse, attachée à son histoire et à ses savoirs. Il plaide pour une reconstruction par l’instruction, la culture classique, la raison critique et la fierté nationale.

Deux hommes, deux traditions, un même diagnostic

Au fond, l’échange révèle une convergence plus forte qu’il n’y paraît. Onfray vient de Proudhon, du socialisme français, de l’anarchisme positif, du souverainisme populaire. Lisnard vient du libéralisme municipal, de Tocqueville, de Pompidou, de la subsidiarité et de la liberté individuelle. Ils s’opposent frontalement sur le marché. Ils divergent sur le mot libéralisme. Mais ils se rejoignent sur la critique du centralisme, de la technocratie, de l’Europe bureaucratique, du mépris du référendum de 2005, de l’effondrement scolaire et de l’épuisement démocratique.

Une conversation qui dépasse la présidentielle

La question initiale — faut-il un président anarchiste ? — dissimulait en réalité une autre interrogation : faut-il réinventer l’État français ? La réponse des deux invités est oui, mais pas de la même manière. Pour Onfray, il faut reconstruire par les communes, les régions, la nation et la souveraineté populaire. Pour Lisnard, il faut libérer les énergies, restaurer l’autorité régalienne et redonner à la commune son rôle vital. Dans une époque politique souvent réduite aux candidatures, aux alliances et aux stratégies d’appareil, ce débat a eu le mérite de remettre les idées au centre.

Et c’est peut-être déjà, en soi, un acte presque anarchiste.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Merci de poster votre commentaire
Merci d'entrer votre nom içi

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.