Scène de tension et d’incompréhension rue Saint-Philippe, à Nice. Un immeuble de sept étages, miné par le squat, l’insalubrité et les trafics, a été évacué sur décision municipale. Mais derrière l’opération coup de poing, ce sont aussi des locataires et propriétaires qui se retrouvent brutalement sans solution durable.
Un immeuble au cœur de l’insécurité
À quelques mètres seulement de la célèbre Promenade des Anglais, le contraste est saisissant. Derrière une façade anodine, l’immeuble de la rue Saint-Philippe concentrait, selon les autorités, une accumulation de dérives. Portes fracturées, branchements électriques dangereux, logements squattés : les services municipaux et les forces de l’ordre ont découvert un bâtiment à la dérive. Plusieurs témoignages évoquent un climat devenu invivable. « On est harcelés, on a des menaces… ils détruisent tout », raconte une habitante, décrivant des jets d’objets dans la cour et une tension quotidienne. « On est en guerre avec eux », lâche-t-elle, résumant un sentiment d’abandon partagé par certains résidents. Selon la municipalité, le site concentrait également des activités illicites : trafics, prostitution et présence de marchands de sommeil. Une situation jugée incompatible avec la sécurité publique.
Une décision radicale : l’arrêté de péril imminent
Face à cette dégradation, le maire Éric Ciotti a pris un arrêté de péril imminent, un dispositif juridique permettant d’intervenir en urgence lorsqu’un bâtiment présente un danger pour ses occupants. Présent sur place ce jeudi 30 avril, l’édile assume une décision « nécessaire » face à « une accumulation de maux de notre société ». L’objectif affiché : sécuriser les lieux et éviter un drame. Dans la foulée, l’évacuation est ordonnée. L’immeuble doit être entièrement vidé, puis muré pour empêcher tout retour des squatteurs. Une présence policière permanente est également mise en place. Ce type de mesure, prévu par le Code de la construction et de l’habitation, est régulièrement utilisé dans les cas d’insalubrité grave ou de risques structurels (Ministère de la Transition écologique).
« Deux heures pour partir » : la stupeur des habitants
Mais la décision, si elle soulage certains propriétaires confrontés au squat, provoque un choc chez les occupants légitimes. « Ils nous ont donné deux heures pour prendre nos affaires », témoigne Raed Alfi, locataire d’un studio. Une annonce brutale pour des résidents installés parfois depuis plusieurs années. « C’est impossible », déplore Jocelyne Tiba, propriétaire. « On leur dit qu’ils vont être relogés dans un gymnase… mais pour combien de temps ? » La scène se répète : valises improvisées, meubles abandonnés, familles désorientées. Si les squatteurs sont visés, les locataires réguliers se retrouvent eux aussi pris dans la procédure.
Relogement d’urgence : une réponse sous tension
La prise en charge est assurée par le Centre communal d’action sociale (CCAS), chargé d’orienter les personnes vers des solutions d’hébergement temporaire. Mais ces dispositifs sont déjà saturés dans les Alpes-Maritimes. Selon la Fondation Abbé Pierre, la région PACA est particulièrement touchée par la crise du logement, avec une pression accrue liée au tourisme et à la spéculation immobilière (Rapport 2024). Les gymnases ou hébergements d’urgence constituent des solutions provisoires, souvent critiquées pour leur précarité. « On ne peut pas reconstruire une vie dans ces conditions », confie un habitant.
Une crise révélatrice d’un mal plus profond
Au-delà de l’évacuation, cet épisode met en lumière une problématique plus large : celle du logement sur la Côte d’Azur. Selon l’INSEE, les loyers dans les Alpes-Maritimes figurent parmi les plus élevés de France, tandis que l’offre accessible aux revenus modestes reste insuffisante. Parallèlement, les phénomènes de squat et de marchands de sommeil se développent dans certains secteurs, profitant de la pénurie de logements. Pour les pouvoirs publics, l’équation est complexe : lutter contre l’insalubrité et les trafics tout en garantissant des solutions humaines pour les occupants.
Entre fermeté et urgence sociale
La municipalité défend une action « ferme » face à une situation jugée intenable. Les propriétaires doivent désormais rencontrer les services de la ville pour évoquer l’avenir du bâtiment et sa réhabilitation éventuelle. Mais pour les habitants, l’urgence est ailleurs : retrouver un toit. À Nice, cette évacuation éclair illustre une réalité brutale : dans certaines situations, la lutte contre l’insalubrité se heurte à une autre crise, tout aussi profonde — celle du logement.
Et derrière les murs condamnés de la rue Saint-Philippe, ce sont des vies entières qu’il faut désormais reconstruire.













